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Le Dôme

555 : mes 5 flops et 5 tops de 5 années de médiation scientifique avec CAPTIL

Publié par Jean-Marc Routoure, le 27 mars 2018   800

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Le 23 avril 2013, je recevais un email m’indiquant que l’équipe que je représentais avait gagné le concours « têtes chercheuses 2013 » avec le projet CAPTIL et qu’il fallait maintenant se mettre au travail pour présenter quelque chose pour la fête de la science en octobre ; début d’une aventure. 

CAPTIL présente les activités de recherche de l'équipe électronique du GREYC (Groupe de Recherche en Informatique, Image, Automatique et Instrumentation de Caen) sur les capteurs.  Des robots équipés de capteurs, et donc de sens numériques, permettent d'illustrer le rôle et la place de l'électronique dans le quotidien et par suite de faire médiation sur les activités de recherche.

L’heure du bilan a sonné, 5 années plus tard, je mets un terme à la médiation scientifique avec ce dispositif CAPTIL et c’est l’heure de faire un bilan sous la forme de 5 flops et 5 tops de 5 années de médiation scientifique en lien avec le dôme à Caen, le centre de culture scientifique et industrielle de Normandie.

Mes 5 flops : 

  • Avant de pouvoir faire médiation scientifique et après l’avoir fait dans un lieu, il faut installer et ranger le matériel. Autant,  il peut être difficile de trouver des collègues pour faire médiation, autant, il est quasi impossible de trouver des bras pour cette tâche ingrate d’installation et de rangement. C’est donc très souvent de grand moment de solitude surtout à 2 h du matin après la nuit de l’imagination ou le lundi matin après la foire internationale de Caen au milieu des démontages de stand de cuisine et de salle à manger. Pour CAPTIL, bien que le dispositif ait été conçu comme transportable, il faut compter sur au moins 3 personnes (ou 3 aller-retours) pour transporter les 4 mallettes qui une fois dépliées forment le plateau, la caisse à roulette avec les robots et les kakémonos qui permettent de scénariser le lieu de médiation. Sans compter que les lieux utilisés sont rarement facilement accessibles mais cela va avec mon second flop. 
  • Le lieu où le dispositif est installé fait aussi parti de mes flops tant la géographie d’un lieu est marquée et influence les activités que l’ont peut y mener. Outre l’accès ( «  ah je ne vous avais pas dit, c’est au second étage et l’ascenseur est en panne  ! », « non, je ne peux pas vous ouvrir la porte car elle est réservée aux pompiers, il faudra faire le tour », ...) mais un hall d’entrée reste un lieu de passage, une salle d’exposition reste un lieu de contemplation et une salle de cours reste un lieu d’apprentissage dans lesquels faire médiation scientifique n’est pas l’activité la plus adaptée.  
  • J’ai eu cette chance de bénéficier d’un coup de projecteur important grâce au concours « têtes chercheuses » : têtes d’affiche du village des sciences 2013, quelques interviews et reportages,  l’impact des publications sur la page facebook qui approchent les 500 personnes. Passée cette phase de couverture médiatique, l’intérêt pour le dispositif diminue : les invitations à venir intervenir dans les établissements s’amenuisent ; les publications sur la page facebook ne sont plus relayées ; le nom du dispositif disparait des affiches des événements où CAPTIL est programmé. Cette diminution normale pour l’intérêt du dispositif  fait partie de mes flops tant être à l’affiche est grisant et motivant. Il faut donc renouveler souvent le dispositif pour qu’il continue à susciter de l’envie.
  • Faire médiation scientifique, c’est aussi changer de paradigme ; alors que l’activité scientifique cherche à vérifier, revérifier, s ‘assurer que le résultat annoncé est correct avant sa publication, le monde de la médiation scientifique est plus tourné vers l’immédiateté et les effets « waouw ». Les personnes côtoyées sont également très différentes. D’un côté, les laboratoires de recherche sont, par leur politique de recrutement, remplis de cerveaux brillants mais qui peuvent manquer de remise en cause. De l’autre, les centres de médiation scientifique abritent une population plus hétérogène qui interrogent beaucoup plus les codes et la société.  Le passage d’une communauté à une autre dans un sens ou dans l’autre nécessitent donc une adaptation quelquefois difficile. Une mixité de ces 2 publics seraient certainement la bienvenue.
  • L’absence de reconnaissance de l’activité sera mon dernier flop : bien que la mission de médiation scientifique soit inscrite dans les arrêtés fixant les missions des enseignants-chercheurs au même niveau que les missions d’enseignement et de recherche, je dois bien avouer qu’il ne faut pas espérer des différentes instances de promotion une quelconque reconnaissance de cette activité ; seulement sera pris en compte l’activité de recherche et son indicateur principal, le nombre de publications. Et il faut bien avouer que c’est démotivant voir agaçant. La dernière évaluation du conseil national des universités sur mon dossier concluait avec la phrase suivante me concernant : « ... et ses actions de médiation sont remarquables. En revanche, le dossier doit globalement être conforté concernant les prises de responsabilités importantes en recherche, ...». En d’autre terme, vos activités de médiation scientifique, c’est bien gentil mais ce qu’on attend de vous, ce que vous devez faire, c’est une implication dans un laboratoire de recherche. Tout est écrit !

Mes 5 tops : 

  • Faire médiation scientifique aujourd’hui, c’est faire preuve de créativité : comment faire de l’algorithmique à 50 élèves de collèges sans ordinateurs ? « ah non, l’établissement ne possède pas suffisamment d’ordinateurs ». C’est prendre les thématiques de recherche par exemple le nano Kelvin ou le picoampère par racine de hertz et les rendre intelligibles sans jargon et de manière ludique en développant des robots dotés de sens numériques (ça c’est CAPTIL, je vous recommande d’ailleurs l’excellente video « CAPTIL, capteurs  et sens numériques » sur youtube). Et cela fait du bien ! C’est donc aussi prendre du plaisir dans cette création comme s’il fallait  souffrir pour être scientifique. Est ce parce qu’elle peut être source de plaisir et non de reconnaissance que la médiation scientifique est à ce point peu prise en compte par les instances scientifiques ?
  • Je l’ai déjà mentionné dans mes flops mais cela fait parti également de mes tops : par sa politique de recrutement ( c’est le candidat présentant le meilleur dossier scientifique i.e. le plus de publications dans des revues internationales qui est retenu), ses mécanismes de diffusion (participation à des conférences internationales limitées aux 150 personnes travaillant sur une thématique)  et sa nécessaire rigueur, le monde scientifique a tendance à se nécroser, se renfermer sur lui même et les doctorants sont formés pour intégrer ce mode de fonctionnement et le reproduire par la suite.  A contrario, le public et les acteurs de la médiation scientifiques ont des profils très différents ce qui apportent une mixité des réflexions et des rencontres improbables mais riches et épanouissantes.  
  • J’ai à de nombreuses occasions laissé des étudiants de premier et de second cycle en autonomie avec le dispositif CAPTIL pendant la fête de la science par exemple. Après une courte présentation, souvent sur le vif en début d’événement, j’ai été étonné de constater d’abord que les informations transmises avaient bien été enregistrées, ensuite que l’implication des étudiants étaient formidables et enthousiastes et surtout qui mieux que des citoyens d’une vingtaine d’année peuvent entrer en dialogue avec le public ?
  • Pendant 5 années, je suis devenu un acteur de la vie culturelle locale et régionale en participant à des événements s’affichant en 4 mètres par 3 dans les rues. La fête de la science, les nuits de l’imagination, le turfu festival, la foire internationale de Caen... Quel changement quand le public habituel de mes productions scientifiques se limitent aux quelques re-lecteurs de l’article soumis à une revue et à la dizaine de chercheurs qui trouveront un intérêt dans la publication. Un chiffre pour illustrer cela : d’après « google scholar » qui indexent les publications scientifiques, mon article le plus cité par les collègues (dans un article scientifique, l’introduction fait une synthèse des résultats obtenus et publiés précédemment et les articles utilisés sont cités à la fin du texte) date de 2006 et a été cité 76 fois soit une moyenne de 7 fois par année. Et après, cela décroit très très vite (52 citations pour le second article le plus cité, 42 et 35 pour le troisième et le quatrième).  Sans compter que parmi ces citations, une bonne dizaine provient de mes propres publications postérieures à 2006. Alors, quand la fête de la sciences attirent 10000 personnes et qu’au moins 1000 d’entre elles sont venues visiter le stand de CAPTIL, évidemment que j’ai cette impression d’avoir un impact bien plus marqué que pour une publication scientifique.  
  • Pour finir même si cela fait un peu star, le top du top c’est le public, ces gens qui viennent nous écouter, nous questionner et échanger quelquefois sur leur vie professionnelle ou personnelle et qui encouragent, rigolent, remercient, prennent des photos voir applaudissent. Et ce changeur de pare-brise qui m’alerte sur les modifications profondes de son métier parce que de plus en plus de capteurs sont intégrés dans le pare-brise et qu’une fois le remplacement effectué, il faut re-étalonner le tout ; et cet opérateur sur une chaine de production qui m’indique que les chariots automatisés suivent des lignes noires dessinées sur le sol comme « la vue » de CAPTIL ; et ces parents d’enfants handicapés qui découvrent que les technologies pourraient aider à mieux vivre le handicap ;  et ; et ... Je prendrai donc un plaisir énorme à finir sur ce mot :  merci.


Note : le NE555 est le premier circuit électronique que j’ai utilisé, je devais avoir 14 ans. Comme quoi, tout commence et tout finit par 555.