Passion pédagogique et science de la littérature djiboutienne

Publié par Florent Girard, le 13 janvier 2026   1

Si des personnes croient que les heureux hasards existent et qu'il suffit de vivre au jour le jour, alors Abdourahman Osman Egueh risque bien de les contrarier. Ce doctorant sur Le mythe dans la littérature de jeunesse d'expression française, né en 1975 a fait de sa trajectoire de vie un choix. Enseignant depuis 1996, écrivain depuis toujours. Que révèle la carrière, déjà prolixe, de cet homme vivant à Djibouti ?



La carrière d'Abdourahman Osman Egueh est marquée d'une volonté : servir. Son parcours montre son souhait d'offrir à la jeunesse de Djibouti une perspective morale nouvelle, dont elle sera actrice. En effet, tout le travail d'écriture – scientifique, pédagogique, comme littéraire – d'Abdourahman, se tourne vers les mythes qui fondent les principes moraux de la société djiboutienne ; c'est dans ce contexte que ce doctorant, au laboratoire LASLAR, souhaite d'une part diffuser sa culture, d'autre part donner la possibilité, à la jeunesse, de se saisir des figures imaginaires, qui, bien souvent, régissent leur vie. Replacer ces mythes dans une situation contemporaine permet, à Abdourahman, de faire la liaison entre traditions et nouvelles pratiques. Notamment celles liées aux internets et à la mixité internationale que procurent les nouveaux médias. Puis rentrer en adéquation à de nouveaux modes de vies (post-coloniaux).

Passion contrariée

Tout commence en 1977, à la fin du colonialisme : Abdourahman, qui est issu d'une grande fratrie, va passer son temps entre apprendre le français à l'école et le football de haut niveau. Le futur professeur va, alors, bénéficier d'un contexte particulier entre possibilité d'éducation et élitisme.

« À cette époque, à peine cinq enfants réussissent à terminer leur cursus scolaire. Aujourd’hui, la scolarisation commence dès trois ou quatre ans et reste obligatoire jusqu’à 18 ans. Ce n’était pas le cas dans les années 70 : au moindre échec, tu te retrouvais dehors. »

Ce système est-il à l'origine de la volonté de dépassement d'Abdourahman ? On comprend mieux son désir de dépasser ses propres conditions, autant que de faire commun par l'engagement. La bascule intervient suite à blessures. « Ce moment, que je pourrais qualifier de "rupture biographique", m’a finalement conduit à reprendre le chemin des études avec détermination. » Après un parcours dans le professorat, Abdourahman devient formateur au Centre de Formation de l'Éducation Nationale de Djibouti.

L'évidence du mythe comme pédagogie

Dans ce parcours académique, Abdourahman va avoir l'opportunité de développer publiquement une pratique restée connue seulement de sa famille : l'écriture. « Ma première lectrice fut longtemps ma femme, puis ma fille aînée ; aujourd’hui, mon fils et même mes deux petits-fils participent à cette chaîne intime de lecture familiale. »

Mais qu'est-ce qui a fait basculer cet auteur amateur vers une consistance professionnelle de l'écriture ? En 2023, Abdourahman, sous l'impulsion de la présidente de l'Association des Professeurs de Français de Djibouti, écrit Miroir de Vie. À la suite, il rencontre le directeur des éditions Discorama, pour réaliser un recueil entièrement dédié à la jeunesse lycéenne et universitaire ! Pendant qu'Abdourahman conduit sa carrière d'enseignant et sa récente carrière d'auteur, il assiste à une conférence d'Anne Schneider – qui enseigne à l'Université de Caen Normandie. C’est à ce moment que l’écriture et la recherche ont commencé à se rejoindre. Anne Schneider devient sa directrice de thèse, suite à une rencontre qui va lui être décisive.

« Cette perspective renouvelée de la lecture [par Anne Schneider], non plus comme simple déchiffrage mais comme véritable levier éducatif, a élargi ma vision de formateur. »

C'est peu dire ! Abdourahman s’intéresse de près aux mythes djiboutiens qui ont à expliquer ce qui ne s'explique pas d'ordinaire, en faisant se transmettre les imaginaires collectifs qui vont former aux règles morales de la société. Bien que ce point soit commun à nos mythes gréco-romains, ils diffèrent quant à leurs évolutions dans le temps et dans l'approche de style, car les mythes et les contes en Afrique se confondent davantage qu'en Europe. Cet intérêt pour les mythes djiboutiens se retrouve principalement, dans les écrits de l'auteur, par la figure de Mouliyo qui incarne l'amour interdit (sorte d’équivalent à Roméo et Juliette). Ce n'est sans doute pas un hasard qu'Abdourahman ait une préférence pour cette figure. Elle lui permet de s'adresser à une jeunesse.


« Mon objectif n’est pas de donner des leçons, mais de faire réfléchir, de déconstruire des évidences, d’ouvrir un espace où les jeunes peuvent reconnaître leurs propres émotions et gagner en autonomie morale. »

Offrir ma culture

Son projet de thèse vise justement à faire reconnaître la littérature de jeunesse francophone à Djibouti comme un champ légitime de savoir, d’analyse et de création. L’écriture vient ainsi nourrir sa recherche, tout comme la recherche éclaire ses récits. À l'instar du manga contemporain qui a connu une forte popularité chez les jeunes occidentaux, durant les années 1990 et les années 2000, par l’approche d'une culture nouvelle, les mythes africains sont des réservoirs nouveaux – peu explorés. Il s'agit alors d'ouvrir sa culture non seulement à la jeunesse djiboutienne et au domaine académique des universités, mais aussi à une vision plus internationale. N'oublions pas les différentes migrations qu'a connu la France : de jeunes Français peuvent y voir un moyen d'en apprendre davantage sur la Corne de l'Afrique. Ce lien se réalise à travers les diffusions internets, les violences de genres, les préceptes familiaux. Il y a donc un – nouveau – possible partage dans la (re)découverte de ces mythes vers l’international. Le doctorant a tout de même la tête sur les épaules et contrebalance cet enthousiasme par un autre défi : celui de l'édition en Afrique qui reste en retrait.

Pourtant, nombreux enseignants à Djibouti, sont aussi des auteurs. D'une certaine façon, ce rôle d'enseignement vient permettre une diffusion de la culture littéraire djiboutienne, hors les difficultés éditoriales. Ce partage semble, alors, faire mouvement ; pourquoi ne pas parler un jour, suite à ses recherches en science de l'éducation, d'école littéraire des mythes de Djibouti ? Le doctorant cite volontiers ses contemporains ! Yves Pinguilly ou encore Abdourahman A. Waberi ne sont que deux autres auteurs qui écrivent sur « [...] les mythes djiboutiens et les récits de la Corne de l’Afrique peuvent toucher un public bien plus large que leur territoire d’origine avec une réelle politique de la création et de la circulation de l’objet livre. »

Enfin, Abdourahman, en se faisant créateur de son environnement, va au-delà de la simple analyse : il prend le parti d'un écosystème présent, non – encore – connu, mais, qui, en s'adressant à la jeunesse va co-construire un futur. Celui d'une jeunesse djiboutienne, pleinement ancrée dans le monde – leur monde –, celui d'un milieu reconnu par les sciences – le monde académique –, celui d'un auteur qui va continuer à se construire avec ses contemporains – le monde de tous.

Alors, terminons sur cet enthousiasme :

« Ma volonté est simple : offrir ma culture par le développement de la littérature de jeunesse non comme un drapeau à planter, mais comme une main tendue. Écriture et recherche – action scientifique –, pour moi, c’est entrer en dialogue avec le monde, sans imposer, sans corriger, mais en cherchant l’harmonie, comme dans une danse ou un échange amoureux. Je souhaite que nos récits et nos recherches scientifiques rencontrent, croisent et dialoguent avec ceux des autres, qu’ils se répondent, se découvrent, se respectent. Ainsi pour moi, se forment les identités mouvantes de demain : ouvertes, sensibles, capables de construire un avenir meilleur par la puissance tranquille de la plume et de la recherche scientifique. »

Crédits : CC Tous droits réservés / F. Girard 2025 ; CC Tous droits réservés / https://www.lanation.dj 2025 (portrait Abdourahman Osman Egueh)