En finir avec l'éducation (des adultes) à l'environnement !

Publié par Félix G.R. Turmel, le 8 juillet 2021   230

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En tant que consultant, il est courant que je doive convaincre mes interlocuteurs de la nécessité d’abandonner progressivement certains concepts devenus obsolètes à la faveur d’autres plus en accords avec les besoins socio-politiques actuels. A titre d’exemple les concepts d’acceptabilité sociale des projets et d’éducation (des adultes) aux questions environnementales sont deux moulins avec lesquels je me bats en permanence. Comme pour toutes discussions sémantiques, ces deux concepts nous amènent à rencontrer principalement deux types d’interlocuteurs : ceux avec lesquels il est possible de discuter de sémantique indépendamment de l’issue de la discussion et ceux qui répondent toujours et systématiquement par la même phrase ...

« Vous jouez sur les mots là ! »

Il est certain que dans notre quotidien il est très souvent désagréable de se faire reprendre sur l’usage d’un mot ou d’une expression. Très souvent cette reprise n’est d’ailleurs pas d’une grande pertinence puisque l’usage d’un terme au détriment d’un autre est un élément de construction de l’identité ou une manière inconsciente de s’adapter aux caractéristiques supposées de l’interlocuteur ou du contexte. Pour un individu attentif à cela, le décodage des éléments de langages permet de mieux cerner notre interlocuteur et sa perception de ce que nous sommes à ces yeux.

Lorsque l’erreur concerne une prise de parole publique, la construction d’un projet ou l’intitulé d’un poste, la sémantique devient cependant plus gênante. Nous produisons des mots pour donner du sens aux choses mais ces mots peuvent restreindre ou biaiser notre compréhension des choses.

Prenons un exemple que j’ai déjà traité en long, en large et en travers. Souvent, lorsque des décideurs me parlent d’ « acceptabilité sociale » ils n’entendent pas nécessairement placer les citoyens/usagers comme simples validateurs de projets préconçus mais comme partie intégrante du processus de construction du projet. Pourtant, le concept d’acceptabilité sociale est si large[1] que lors d’une discussion entre élus et porteurs de projet, tandis que les deux protagonistes vont parler d’un même concept : l’un parlera de co-construction du projet et l’autre de validation[2]. Ce faisant, le risque d’exposer le projet à des conflits sémantiques en cours de route pouvant même conduire à l’arrêt total du projet, est élevé.

Finissons-en avec « l’éducation (des adultes) à l’environnement »

Allons plus loin avec une anecdote tirée d’anciens travaux réalisés en 2017 et 2018. A l’époque j’étudiais l’action militante environnementaliste comme moyen de réappropriation du champs politique par les militants. Ce faisant, je me suis principalement intéressé aux associations ayant pour objet le déchet. J’assiste alors à de nombreuses réunions dont l’objectif consiste à penser la question suivante : comment réduire nos déchets ? J’insiste ici sur le fait que cette interrogation ne concernait pas seulement les membres de l’association mais aussi (et même surtout) les déchets des Français. J’entendais à chaque rassemblement qu’il fallait « éduquer » les gens pour qu’ils génèrent le moins possible de déchets. Les discutants s’accordaient alors autour de l’idée que les non-trieurs « ne comprenaient pas les enjeux » et qu’il fallait donc leur enseigner les « bonnes pratiques ».

Durant la même période (et encore aujourd’hui), je rencontrais des élus et services liés à cette thématique qui me parlaient à nouveau « d’éducation » (des adultes) à l’environnement créant même des postes répondant à cette appellation dans leurs institutions. Si le terme « d’éducation » trahit un jugement de valeur problématique des administrés, il met également en lumière l’absence de compréhension des faits initiaux.

Ici, tout l’enjeux n’est pas que sémantique. Il est tout à fait probable que l’initiateur de l’action (que ce soit dans l’association ou la collectivité) soit convaincu que les citoyens/administrés ne diminuent pas leurs déchets ou ne les trient pas assez parce qu’ils sont ignorants. On peut alors imaginer que se joignent à la cause des individus qui portent le biais de constatation ou qui n’interrogent pas ce constat initial. Dans ce contexte, la collectivité comme l’association s’enferment dans une sémantique erronée et vont alors tenter de trouver la meilleure manière d’éduquer les gens sur ces questions tandis que, dans le cas présent, il suffirait d’expliquer et de co-construire des alternatives.

Illustrons cela avec un exemple. On sait qu’en 2021, une part importante d’individus ne trient pas leurs déchets sur la base d’un constat : « Dans le camion tout est mélangé[3] ». Bien que ce constat soit erroné (du moins sur les territoires que j’ai pu visiter) il reste un élément déterminant dans l’absence de tri : Après tout, pourquoi prendre le temps de trier si cela ne sert à rien. Pendant ce temps, bon nombre d’institutions partent du constat que cette absence de tri relève à l’inverse d’un manque de conscience environnementale et vont proposer des campagnes de communications ou le remplacement de mobiliers urbains pour inviter les administrés à faire le tri. Il n’est alors pas nécessaire d’être voyant pour deviner que ces mobiliers et communications n’auront que très peu sinon aucun impact sur le problème tout en délestant la collectivité de plusieurs dizaines de milliers d’euros (sinon plus). Une simple vidéo retraçant l’itinéraire des déchets (depuis nos poubelles jusqu’à leur arrivées et leur traitement) aurait nettement plus d’effets que des milliers d’euros d’investissement pour répondre à un constat biaisé. On peut imaginer toutes sortes de solutions supplémentaires dont notamment des portes ouvertes et autres façons d’expliquer simplement : sans approches « ludiques » souvent synonyme d’infantilisation.

Conclusion

La sémantique est un précieux renfort dans notre compréhension du monde et nos rapports aux autres. Ce n’est donc pas sans raison qu’elle occupe une place de choix dans les sciences politiques et sociale. Sur le terrain, et encore plus dans nos institutions, il est capital de veiller au bon usage des concepts. Pour les étudiants en sciences politiques et sociales qui lisent cette série de billets et qui entreront prochainement sur le marché du travail, remarquez que la sémantique entourant les intitulés des postes auxquels vous allez postuler sont autant d’informations sur ce que l’on attend de vous et par extension de ce que l’on n’attend pas. Pour les administrateurs et services de collectivités gardez à l’esprit que ces concepts, intitulés de postes, de missions (ou de contrats pour les consultants) sont décisifs : une tournure de phrase au détriment d’une autre peut ruiner en amont une ambition ou un projet à fort potentiel.

Par Félix G.R. TURMEL

ConsultantTransition Environnementale et Participation Citoyenne

Chercheur en Sciences Politiques et Sociales, associé au Laboratoire DysoLab, Université de Rouen Normandie


[1] Cf : « L’acceptabilité sociale : une affaire de posture(s) ? » disponible sur Echosciences Normandie

[2] Je développe les termes de « co-construction » et de « validation » dans mes précédents billets.

[3] Donc ce qui doit être recyclé et ce qui ne doit pas l’être