L'environnement, face aux infox

Publié par UNICAEN Normandie, le 11 juillet 2019   140

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Le réchauffement climatique : un phénomène naturel ? Des attaques de requins durant l’ouragan Irma ? Les éoliennes responsables de la surmortalité des oiseaux ? Les questions environnementales n’échappent pas aux « fake news », ou plutôt aux « infox* » — ces actualités qui, entre « information » et « intoxication » déstabilisent l’espace public autant que la connaissance partagée. Le point avec Cécile Dolbeau-Bandin (CERREV) et Elsa Jaubert (ERLIS), membres du projet de recherche Pandhemic · Propagande : héritages et mutations contemporaines.

Le changement climatique : terrain idéal pour les infox ?

Les infox englobent des phénomènes très différents : au commencement d’une infox, il n’y a pas toujours la volonté délibérée de tromper et de nuire. Ce sont parfois de simples canulars, à l’image de l’ouragan Irma qui, en septembre 2017, aurait transporté des requins s’abattant sur la population. Les catastrophes naturelles, parce qu’elles suscitent de fortes émotions face au danger, sont toujours des moments où explosent les infox. Sur les questions environnementales, il est vrai que l’espace public est saturé de discours idéologiques et partisans s’appuyant sur des approximations, des insinuations et des demi-vérités propices à la désinformation et la manipulation. Pour reprendre l’exemple d’Irma, les climato-sceptiques n’ont eu de cesse de critiquer les discours alarmistes précédant l’arrivée de l’ouragan : ces discours étaient dénoncés comme des infox fabriquées par les médias pour capter notre attention ou fabriquées par les milieux politiques pour appuyer l’existence du changement climatique.

Dès lors, comment se prémunir de toute accusation d’infox ?

Lorsque le discours est la clé d’une stratégie politique, la tentation est de vouloir présenter les faits de manière excessive pour susciter une émotion. Prenons l’exemple du « continent de plastique », une expression très répandue pour décrire une effroyable réalité : près de 9 millions de déchets plastiques sont rejetés chaque année dans les océans. L’expression évoque l’image d’un territoire palpable et gigantesque —une image propice à alerter l’opinion publique sur la gravité de la situation. Pourtant, il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une véritable étendue d’eau recouverte de matières plastiques émergées : il s’agit, en réalité, de cinq zones de pleine mer contaminées par des débris en suspension issus de la lente dégradation de matières plastiques. Cette réalité est d’ailleurs bien plus inquiétante puisque ces micro-fragments sont difficiles à repêcher et sont facilement ingérés par les oiseaux, les poissons et les mammifères marins. Cette pollution est indétectable sur les photographies prises par satellite : les images utilisées pour illustrer ce sujet proviennent, en fait, très souvent de zones côtières. La métaphore, il est vrai, fait mouche. De telles formules contribuent à susciter l’indignation et à éveiller les consciences… mais c’est un exercice à double tranchant. Le risque est en effet d’entretenir l’ambiguïté, de décrédibiliser le propos original et de propager à long terme et durablement la méconnaissance, ce qui peut engendrer, à terme, la critique. Les scientifiques préfèrent désormais parler de « soupes de plastiques » pour décrire cette pollution quasi-invisible —une expression plus proche de la nature du phénomène et moins sujette à la contestation.

Les infox : un défi pour la communauté scientifique ?

Face à la prolifération massive d’infox, le risque est d’instiller une méfiance permanente, au point que les individus deviennent indifférents à tout et n’aient plus envie de s’engager. « Quand tout le monde vous ment en permanence », soulignait la philosophe et politologue Hannah Arendt, « le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien ». Le terme « post-vérité » a été désigné « mot de l’année » par le dictionnaire d’Oxford en 2016, à la suite des campagnes de Donald J. Trump et en faveur du Brexit. On assiste en effet ces dernières années à une plus grande défiance vis-à-vis de l’information proposée par les médias traditionnels, par les experts, et par les scientifiques. Or, avoir un esprit critique n’implique pas de douter systématiquement de tout : la science se construit pas à pas, en s’appuyant sur des faits établis par une démarche rigoureuse. L’être humain est limité —limité dans l’espace, dans le temps, et par ses sens. Il ne peut que déléguer sa confiance pour augmenter ses connaissances. C’est ce lien de confiance qu’il faut rétablir… ce qui est difficile puisque cette démarche nécessite de s’interroger sur ses propres biais —culturels, religieux, ou encore idéologiques— pour mieux les déconstruire. L’éducation aux médias et à l’information numérique est essentielle pour comprendre la fabrication d’une information et le fonctionnement des médias sociaux, qui agissent comme des accélérateurs de contenus, susceptibles de provoquer de véritables pandémies d’infox. Mais il ne faut pas, pour autant, rejeter la responsabilité sur le seul usager : le travail d’un intermédiaire reste indispensable pour alerter, contextualiser et recadrer. La plupart des médias proposent aujourd’hui des rubriques de fact checking destinées à vérifier la véracité et l’authenticité d’une information. Lorsque le président américain raille le réchauffement climatique face à la vague de froid polaire qui déferle sur les États-Unis, fin janvier 2019, l’expertise est nécessaire pour rappeler qu’il ne faut pas confondre climat et météo. La communauté scientifique a un rôle à jouer pour diffuser et remettre les savoirs et les connaissances au centre du débat public et promouvoir l’esprit critique.

 * Le terme « infox » a été introduit par la Commission d’enrichissement de la langue française en traduction du terme anglo-saxon fake news.


Article à retrouver dans le  numéro 9  de Prisme, le journal de la recherche de l'université de Caen Normandie (juin 2019)