Ramener la paix au Burkina Faso : des solutions portées par des organisations féminines

Publié par Klara Prigent, le 31 août 2026

Les pantalons font de jour ce que les femmes ont décidé la nuit”. Voici un dicton Burkinabé que Dorothée Batiga, doctorante en deuxième année au Centre Interdisciplinaire de Recherche Normand en Éducation et Formation de Rouen (CIRNEF), m’a appris et qui illustre la problématique de sa thèse. Elle pose la question de comment les organisations féminines éduquent à la paix dans un contexte de crise sécuritaire au Burkina Faso, et le dicton montre en effet que les femmes ont un rôle important dans ce pays, malgré une volonté de la société de les laisser dans l’ombre.

À la recherche d’un nouveau challenge

Avant d’en arriver à ce doctorat, Dorothée a eu un parcours professionnel rempli qui a en quelque sorte préparé le terrain pour son sujet de thèse.

Après avoir été diplômée d’une Licence en psychologie, d’une Maîtrise en science de l’éducation et d’un Master “Genre, Population et Développement” entre le Burkina Faso et le Togo, elle peine à trouver du travail. Son handicap physique semble être un obstacle et c’est ce qui la pousse à créer une association pour la promotion des femmes handicapées, un premier pas dans son parcours militant.

S’ensuit une carrière professionnelle riche de nombreuses expériences. Elle travaille quelques années dans la fonction publique, au Bureau International du Travail, dans des ONG, elle devient experte genre dans des ambassades, notamment celle du Danemark où elle reste 10 ans avant de rejoindre en 2023 l’Institut des Sciences et des Sociétés à Ouagadougou. Ces changements montrent que Dorothée s’ennuie facilement dans le travail, elle a vite l’impression de ne plus apprendre.

En 2024, elle décide alors de se donner un nouveau challenge : commencer un doctorat. Malgré la difficulté de reprendre des études après plusieurs années d’arrêt, elle affirme que c’est “plus intéressant que d’être enfermée dans des tâches qu’on connaît, qu’on exécute [...] sans passion”. Difficulté qui se ressent aussi dans le fait qu’elle a grandi et vit aujourd’hui au Burkina Faso, elle est donc touchée par les problématiques abordées dans sa thèse.

Un regard scientifique sur une actualité sensible

Dorothée vit de près la crise sécuritaire au Burkina Faso, elle voit comment ce pays a changé et ce qu’il est devenu. Elle me raconte qu’en effet, depuis 2014, le pays subit des attaques terroristes islamistes régulières qui amènent un climat d’insécurité, de méfiance et de tension, alors que les habitants y sont normalement “extrêmement aimables, extrêmement ouverts, extrêmement accueillants”. Mais “maintenant il y a de la peur [...] les gens sont fermés, tout le monde a peur de tout le monde, on ne sait pas qui est terroriste, qui ne l’est pas”.

Après la défaite du Groupe islamique armé lors de la guerre civile algérienne (1992-2002), des rebelles islamiques et djihadistes commencent à s’implanter dans le Sahel (zone de transition étirée d’est en ouest entre le Sahara et les régions plus humides au sud) pour trouver des bases arrière et du soutien logistique, notamment au nord du Mali et au Niger. A force d’actes terroristes, de guérillas et de prises d’otages, ils arrivent à s’implanter dans le territoire et à diffuser l’islamisme radical. Au début des années 2010, le gouvernement Malien intervient, les djihadistes étendent alors leur zone d’action au centre et sud du Mali à partir de 2015 et descendent ainsi jusqu’au Burkina Faso. Le gouvernement Burkinabé ne parvient pas à gérer la situation, et depuis 2015, on compte des dizaines de milliers de morts et au moins 1 million de personnes déplacées dans le pays, une révolte populaire, deux coups d'État militaires, trois changements de président. Le pouvoir et les institutions sont fragiles, la coordination militaire et les relations avec les forces des états voisins d’Afrique de l’Ouest sont perturbées, et cet environnement instable laisse la place aux djihadistes.

Bien que toute la population soit touchée par cette crise, les femmes sont les premières victimes. Déjà en posture fragile dans une société patriarcale, elles subissent d’autant plus agressions et violences et se retrouvent souvent seules quand leur mari se fait tuer. Les solutions apportées jusqu’à maintenant, “surtout masculines, violentes, fortes” ne fonctionnent pas, voire exacerbent même les tensions. Ce sont les femmes, chargées de l’éducation, qui essayent d’apporter des solutions alternatives.

Elles s’organisent et s’intéressent de plus en plus à la question de la paix et du vivre ensemble, à réfléchir à comment apaiser les tensions, à accompagner les victimes. Mais ce travail se fait dans l’ombre et n’est donc pas beaucoup documenté. C’est justement ce travail que Dorothée veut mettre en avant dans sa thèse :

Ce que je veux, c’est montrer ce qui est fait pour restaurer les femmes qui ont été touchées par l’insécurité, ce qui est fait pour enseigner à des femmes qui sont livrées à elles-mêmes quels sont leurs droits, ce qui est fait pour inculquer le pardon dans des situations vraiment très extrêmes, ce qui est fait aussi dans les familles, au sein des communautés pour ramener la paix, éviter les tensions entre les communautés, permettre aux femmes qui sont victimes de violences d’avoir des recours et pouvoir réparer quelque part les blessures que beaucoup de familles vivent actuellement dans cette situation assez délicate.”

Elle précise qu’elle ne veut pas parler uniquement de ces victimes, elle ne veut pas les exposer, elles vivent déjà dans un contexte difficile. Elle construit donc sa thèse autour de 30 entretiens qu’elle a eu avec des responsables des organisations, et parfois des victimes. En plus de ces analyses et en suivant une méthodologie précise, elle fait aussi des observations et en rend compte dans sa thèse.

Allier la science avec le militantisme ?

Dorothée me confie néanmoins qu’il lui est parfois difficile de garder l’objectivité attendue d’un travail scientifique. Pour cause, son côté militant et sa nature empathique l’ont toujours guidé.

Elle qui pensait avoir une vie plutôt simple, comme la plupart des gens autour d’elle, ne pensait pas qu’elle serait quelqu’un qui défend les droits des femmes handicapées. Mais elle a vécu des discriminations et, à travers ses expériences professionnelles, elle a vu à quel point il est compliqué de faire financer des programmes d’aide et des activités qui intègrent la dimension femme dans les questions de paix et de sécurité : “Mon histoire associative est étroitement liée à ma condition féminine”. C’est donc parfois compliqué de mettre le militantisme de côté et de garder de la distance face à son sujet quand elle travaille : “Il faut analyser les choses froidement avec un œil scientifique, pas avec la passion de la militante mais ça fait partie de moi, [...] je suis quelqu’un qui est engagé, je suis pour l’égalité des droits et on ne peut pas rester indifférent dans des situations comme ça”.

Dorothée se décrit aussi comme quelqu’un de solitaire et c’est dans la solitude qu’elle arrive à prendre du recul. Elle aime jardiner, lire, cuisiner, avoir des moments où elle fait des choses tellement différentes de la thèse qu’elle arrive à l’oublier.

“Ce que je vais apprendre, je pense que c’est mon devoir aussi de le rendre à des personnes plus jeunes”

Photo prise par Dorothée d’une femme qui plante une jeune pousse, symbole de reconstruction et d’espoir que les nouvelles solutions proposées seront les bonnes.

Dorothée voit sa thèse comme une leçon de vie, cela lui apprend l’humilité et la pousse à donner le meilleur d’elle-même. Elle a pour objectif de soutenir sa thèse en 2027, elle a déjà traité 20 entretiens et bien entamer le travail de rédaction. Elle n’a pas d’objectif précis pour l’après-thèse. Elle se verrait donner des cours sur la paix au Burkina Faso, dans des universités ou faire des consultations sur les questions de sécurité et de paix.

En tant que militante novice, j’ai demandé à Dorothée un conseil à donner à quelqu’un qui veut se lancer dans un parcours associatif et voici ce qu’elle m’a répondu : “Dans la vie on peut toujours donner aux autres, et l’humanité pour moi c’est le service qu’on donne aux autres, ce qu’on laisse de bien après son départ, et travailler à aider les autres à avancer dans la vie, je pense qu’il n’y a rien de tel.” Elle ajoute que même un petit geste compte et que s’asseoir et écouter quelqu’un qui a besoin de se confier est parfois suffisant pour aider.

Le parcours atypique de Dorothée fait de sa thèse un travail plus que scientifique, elle est au service d’un engagement motivé par l’humanité et la volonté d’aider les autres.

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