Un barbecue solaire pour faire quartier

Publié par Le Dôme, le 14 septembre 2026   1

Que se passe-t-il quand on vient parler de sobriété énergétique à un collectif qui, de son côté, rêve surtout de partager un barbecue entre voisin·es ? À La Guérinière, la rencontre entre ces deux envies a donné naissance à un four solaire. Mais elle a surtout permis d’explorer une question qui a traversé tout le programme POPSU Transitions : comment partir des pratiques et des désirs déjà présents sur un territoire pour imaginer des formes de sobriété ?

Une rencontre grillée

Crédits photos : Thimoté Lebrun

Notre première rencontre avec le collectif La Kabane s’est déroulée au centre socio-culturel de la CAF de La Guérinière, à Caen. La Kabane, c’est d’abord un lieu : une petite structure en bois pensée par et pour les habitant·es du quartier, installée dans la cour intérieure du centre. Depuis son inauguration, elle est devenue un espace où l’on vient pour une balade, un atelier couture, une chorale, un temps de cuisine, une lecture pour les enfants, la fabrication d’un nichoir ou simplement pour discuter quelques minutes avec ses voisin·es.

Et dans l’histoire du collectif, il y avait déjà un barbecue. Quelques années auparavant, les habitant·es avaient souhaité en installer un pour organiser des repas partagés. Le projet n’avait finalement pas pu aboutir pour des raisons de sécurité, mais l’idée était restée quelque part : cuisiner dehors, manger ensemble et faire vivre cet espace commun.

Lorsque nous sommes arrivé·es avec POPSU Transitions pour parler de sobriété énergétique et de low-tech, nous ne partions donc pas d’une feuille blanche. Et, avec le recul, c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le projet a trouvé sa place : nous avions des questions de recherche, le collectif avait une envie, et il restait à voir où les deux pouvaient se rencontrer.

Faire de la sobriété sans l’appeler comme ça

Les premières séances n’ont pas commencé par la fabrication d’un objet. Il fallait d’abord mettre en discussion ce que recouvrait la sobriété énergétique et, surtout, comprendre ce que ce terme pouvait signifier dans les pratiques quotidiennes du collectif.

Assez rapidement, nous nous sommes rendu compte que les membres de La Kabane avaient déjà une pratique soutenue de la sobriété. Utiliser des prises programmables, préparer plusieurs repas à l’avance, marcher ou prendre les transports en commun quand c’est possible, éviter de laisser les appareils en veille : les exemples ne manquaient pas. L’intérêt de l’atelier était donc moins de venir expliquer aux participant·es ce qu’il faudrait faire que de mettre des mots sur des pratiques déjà présentes et de les relier à des enjeux énergétiques plus larges.

Une discussion particulièrement animée a, par exemple, porté sur la consommation de viande. Non pas sur la quantité qu’il faudrait ou non manger, mais sur l’énergie nécessaire avant qu’un morceau de viande arrive dans une assiette : élevage, alimentation des animaux, transport, abattage, chaîne du froid, éclairage, distribution… Le parcours était connu, mais son coût énergétique beaucoup moins évident.

Crédits photos : Thimoté Lebrun

Pour retrouver quelques ordres de grandeur, nous avons sorti 1000 pompes pour la planète, un jeu qui propose de classer différents objets et activités en fonction de leur consommation ou de leur dépense énergétique. Un grille-pain consomme-t-il plus ou moins qu’un micro-ondes ? Où placer une machine à laver, un burger, un kilomètre en voiture, deux heures dans les bouchons ou un vol Paris-Tokyo ? L’exercice est volontairement déstabilisant : il rappelle surtout que nous sommes assez mauvais·es pour estimer intuitivement les écarts entre certaines consommations, et qu’un débat sur la sobriété gagne à distinguer les petits gestes des très grands ordres de grandeur.

Découvrir le jeu "1000 pompes pour la planète"

« Faisable » ne veut pas forcément dire facile

Crédits : Le Dôme

Nous avons ensuite demandé aux participant·es de positionner différentes pratiques sur une grille en fonction de deux critères : étaient-elles faisables ? Étaient-elles souhaitables ?

Le résultat nous a surpris : la question du confort apparaissait finalement assez peu. Très peu de gestes étaient considérés comme franchement indésirables. Les discussions portaient davantage sur les contraintes concrètes : marcher davantage, d’accord, mais sur quelle distance ? Prendre les transports en commun, oui, mais à quels horaires ? Se passer de voiture, pourquoi pas, mais cela dépend du lieu de travail, de l’âge des enfants, de la santé, de la proximité des proches ou simplement de l’endroit où l’on habite.

Ces échanges ont permis de remettre un peu de contexte derrière des gestes souvent présentés comme universels. Ce qui est très simple pour une personne peut demander beaucoup d’organisation à une autre. La sobriété ne dépend donc pas seulement de la motivation individuelle ; elle dépend aussi des infrastructures, des ressources, des rythmes de vie et des possibilités offertes par le territoire.

Bon, et ce barbecue alors ?

Après ces premiers temps de discussion, nous avons ouvert le champ des possibles avec une sélection de projets low-tech autour de l’alimentation, du chauffage, de l’habitat, de l’hygiène, du loisir ou du faire ensemble : marmite norvégienne, armoire à dons, toilettes sèches, objets de couture, dispositifs de cuisson solaire… La liste aurait pu nous emmener dans beaucoup de directions.

Mais comme un caoutchouc qu’on étire, les envies reviennent toujours à leur état initial : le projet de barbecue. Le principe a donc été de le transformer en un dispositif de cuisson solaire suffisamment grand pour préparer des repas partagés. Ce choix cochait plusieurs cases à la fois : il répondait à un usage déjà identifié par le collectif, permettait de découvrir concrètement une technologie low-tech et offrait surtout un nouveau prétexte pour cuisiner et se retrouver dehors.

Le barbecue refusé quelques années auparavant faisait donc son retour, avec une petite différence : cette fois-ci, pas besoin de charbon.

Un barbecue nommé « désir »

À ce stade, le projet était devenu un « Four solaire », ou un « Cuiseur solaire ». Mais dans la pratique, tout le monde a continué à parler du barbecue.

Et ce détail est loin d’être anecdotique. Pour Le Dôme, l’objet permettait de parler de low-tech et de fabrication. Pour POPSU Transitions, il devenait un objet d’expérimentation et d’observation. Pour le centre socio-culturel, il pouvait servir de support à de nouvelles activités. Pour les membres de La Kabane, il restait surtout ce qu’ils et elles avaient souhaité dès le départ : un barbecue, c’est-à-dire un moyen de préparer quelque chose ensemble, de faire venir les voisin·es et de prolonger l’histoire du collectif.

Le même objet pouvait donc être investi de significations différentes sans que personne n’ait besoin de se mettre d’accord sur une définition unique. Au contraire, c’est probablement parce que ces attentes peuvent cohabiter que le projet a tenu. C’est un exemple parlant du concept “d’objet-frontière”, un objet qui sert d’interface entre l’usage et la connaissance, mais aussi entre plusieurs mondes sociaux.

Quatre demi-journées au Fab Lab

Crédits photos : Thimoté Lebrun

La fabrication s’est déroulée pendant quatre demi-journées au Fab Lab du Dôme, en suivant le tutoriel du Four solaire atominique. Le modèle avait plusieurs avantages : il était suffisamment volumineux pour cuisiner pour un groupe, monté sur roulettes pour pouvoir être déplacé et équipé de grands panneaux réfléchissants capables de concentrer efficacement les rayons du soleil.

Plusieurs membres du collectif avaient déjà l’habitude de travailler le bois et ont rapidement trouvé leurs marques dans l’atelier. Les machines de fabrication numérique ont surtout servi à personnaliser l’objet, notamment en gravant son nom et les logos, mais elles ont aussi suscité d’autres idées. La découpe laser, en particulier, a ouvert une question assez simple : maintenant que nous savons que cet outil existe, qu’est-ce qu’on pourrait en faire d’autre pour La Kabane ?

C’est aussi cela qui nous intéressait dans le passage par le Fab Lab. Le four solaire n’était pas seulement un objet à fabriquer puis à emporter. Sa construction permettait de découvrir des outils, de partager des compétences, de comprendre comment un dispositif était conçu et, éventuellement, de donner envie d’en fabriquer d’autres.

Une bonne idée à reproduire partout ? Pas vraiment.

L’un des pièges classiques de l’expérimentation serait de s’arrêter ici et de conclure que les fours solaires sont une formidable solution à déployer dans tous les quartiers. Ce n’est pas ce que nous avons appris.

Si le projet a fonctionné avec La Kabane, c’est d’abord parce qu’il répondait à une envie existante. Le collectif était déjà constitué, les personnes avaient l’habitude de se retrouver, elles disposaient d’un lieu commun et le centre socio-culturel jouait un rôle essentiel de confiance et d’accompagnement. Le projet est donc venu se greffer sur des relations et des usages qui existaient avant lui.

Nous avons essayé d’engager une démarche similaire à la Pierre-Heuzé, un autre quartier caennais. Mais le contexte était différent. Les associations et les habitant·es y étaient déjà très sollicité·es, notamment à travers d’autres projets, événements et études. Les conditions n’étaient tout simplement pas réunies de la même manière.

Cela ne signifie pas que « ça n’a pas marché ». Cela signifie plutôt que nous avions appris quelque chose : une démarche participative ne se copie pas comme un tutoriel de bricolage. Ce qui fonctionne dans un quartier ne fonctionne pas nécessairement ailleurs, et la qualité de l’idée compte parfois moins que le moment où elle arrive, les relations sur lesquelles elle s’appuie et la place qu’elle laisse aux personnes concernées.

La transition a surtout besoin de relations

Cette expérience nous a également rappelé qu’il faut être prudent lorsque des projets expérimentaux interviennent dans des quartiers confrontés à des enjeux de logement, de précarité énergétique ou de conditions économiques difficiles. Venir avec un projet de recherche, un atelier ou un prototype crée des attentes. La confiance des habitant·es ne peut donc pas être considérée comme une ressource disponible par défaut.

Elle se construit par la présence, la transparence, les restitutions et la capacité à reconnaître les savoirs déjà présents. Les pratiques quotidiennes, la culture associative, les réseaux d’entraide ou la connaissance fine d’un quartier constituent aussi des formes d’expertise.

Avec La Kabane, nous ne sommes donc pas arrivé·es avec une solution prête à l’emploi. Et nous n’avons certainement pas inventé l’envie de faire ensemble : elle existait déjà bien avant POPSU Transitions.

Nous avons simplement essayé de voir ce qu’il pouvait se passer lorsqu’une question de recherche, quelques outils de fabrication et un vieux rêve de barbecue se retrouvaient au même endroit. Le résultat chauffe au soleil, roule sur quatre roues et, surtout, donne une bonne excuse pour passer à table !

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POPSU Transitions est un programme de recherche-action porté par la Ville de Caen et le CERREV de l’Université de Caen Normandie. Il réunit plusieurs partenaires issus de la recherche, de la société civile, de l’énergie, de la formation et de l’action sociale : Le Dôme, l’association Vent d’Ouest, l’IRTS et le CPIE Vallée de l’Orne.