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Doc' in Normandie

La lutte anti-terrorisme au Sahel : un enjeu de formation et de coopération des États de l’Afrique de l’Ouest

Publié par Adrienne Pifarely, le 19 juin 2026   3

Comment lutter contre la menace terroriste au Sahel ? C’est la question sur laquelle se penche Adjah Diaby, doctorante en première année, au sein de l’Institut caennais de recherche juridique (ICReJ). La jeune chercheuse d’origine ivoirienne s’intéresse au rôle de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT), une instance située en Côte d'Ivoire et spécialisée dans la formation des Etats africains pour stabiliser une région sous tension : le Sahel. À travers ce portrait, nous revenons sur le parcours d’Adjah, de sa vocation précoce de juriste à ses ambitions pour la défense ivoirienne.

De "24 heures chrono" au doctorat

Comme Tina Laura Retroara, également doctorante à l’ICReJ, la vocation de juriste d’Adjah remonte à l’enfance, voire aux années lycées. Passionnée par les films d’action, et notamment la série télévisée « 24 heures chrono », Adjah s’engage dès l’adolescence en qualité de présidente du club de juristes apprentis de son lycée.

Elle affirme aujourd’hui avoir toujours été très portée sur les questions juridiques. Elle effectue d’ailleurs la majeure partie de son parcours universitaire en Côte d’Ivoire, où elle obtient un Master en droit public général.

Mais c’est lors de sa rencontre avec le commissaire du gouvernement ivoirien chargé de la justice militaire que le déclic a eu lieu. Galvanisée par son parcours, elle décide de rejoindre l’université de Toulon pour poursuivre des études spécialisées en droit de la sécurité et de la défense.

 « Dans mon pays, il n’y a pas de spécialisation dans ce domaine-là, en droit précisément ».

Aujourd’hui installée à Caen pour son doctorat, Adjah bénéficie d’une codirection de thèse, avec d’une part Monsieur Del Valle Alexandre, Maître de Conférences HDR et essayiste, spécialiste des questions de terrorisme, et d’autre part, Madame Majza Béatrice, Maître de conférences et avocate spécialiste en droit public et des institutions européennes – ces dernières étant les principales sources de financement de l'académie internationale de lutte contre le terrorisme. 

Les défis de l'autofinancement

Alors que ses recherches mettent en lumière les activités de l’AILCT et traitent d’un sujet d’actualité brûlant, Adjah finance elle-même sa thèse. Un défi de taille qui n’entame en rien sa détermination, ni celle d’Hassiba Sadoune, autre doctorante auto-financée en sciences de gestion.

Adjah bénéficie néanmoins d’accréditations facilitant l’accès à différents terrains d’études comme l’AILCT et la Direction de la coopération de sécurité et de défense à Paris, instance qui pilote des projets d’instruction en matière de sécurité et de défense.

Bien que doctorante en première année, Adjah a déjà effectué plusieurs entretiens auprès de fonctionnaires de la DCSD et partagé le quotidien de stagiaires de l’AILCT lors d’immersions. Son objectif : comprendre de l’intérieur la formation des représentants des États sur le terrain et le fonctionnement des différentes institutions.

La troisième étape de son projet de thèse est de se rendre dans le Sahel pour une enquête auprès des populations. Des rencontres sont également prévues avec les autorités maliennes, burkinabè et nigériennes. Pour ses déplacements, Adjah peut compter sur un soutien financier ponctuel de l’Union européenne.

 « Je savais que ça allait demander énormément de moyens pour ce qui est des voyages et tout. Donc on va dire que je me suis préparée à ça. Mais ça reste quand même assez compliqué parfois ». 

Au coeur de l'action dès la première année

Là où beaucoup de doctorants cherchent encore leurs marques, Adjah témoigne d’avancées considérables. « On pourrait croire que je suis en deuxième année de thèse déjà », confie-t-elle.

Forte du travail de terrain mené, elle analyse aujourd’hui les données récoltées auprès de la délégation de l’Union européenne en Côte d’Ivoire. Ses premiers résultats bousculent certaines croyances populaires, comme celle d’une rupture totale des relations diplomatiques et militaires entre l’Union européenne et les pays de l’Alliance du Sahel : Mali, Burkina Faso et Niger. Si ces États se tournent davantage vers de nouveaux partenaires tels que la Russie ou la Chine – dont les aides ne sont pas conditionnées aux mêmes exigences sociétales -, l’Union européenne tente de maintenir un dialogue, notamment sur le plan humanitaire, en aidant les déplacés de guerre.

C’est là que l’aspect juridique des travaux d’Adjah prend tout son sens. À défaut de textes de lois structurant cette partie du monde qu’est le Sahel, Adjah s’appuie sur les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Son but : comprendre comment les États pourraient s’entendre sur un mécanisme de coopération favorable à tous. C’est précisément l’une des missions de l’académie internationale de lutte contre le terrorisme d’aider à la structuration des systèmes judiciaires des États africains. Une session de formation interministérielle a notamment eu lieu, en partenariat avec l’École nationale de magistrature en France, afin de mieux traiter les crimes terroristes sur le plan légal.

Le Sahel, un combat qui concerne tout le monde

Adjah est catégorique : « Tout le monde devrait s’intéresser à la lutte antiterroriste ».

Il faut en effet savoir que le Sahel concentre aujourd’hui la majorité des actes de terrorisme sur le plan mondial. Pour la jeune chercheuse, la lutte antiterroriste constitue ainsi un enjeu stratégique majeur pour toutes les nations, qui ont un intérêt collectif à ce que les conflits ne s’exportent pas à d’autres régions du globe. Ces tensions peuvent d’ailleurs revêtir une dimension économique critique, si les zones portuaires et axes routiers venaient à être bloqués par ces forces terroristes.  

Cette carte, générée par intelligence artificielle, illustre les États impliqués dans la lutte antiterroriste au Sahel. Adjah s’attache à comprendre la façon dont les États du Golfe de Guinée (en vert) peuvent se repositionner auprès des États de l’Alliance du Sahel (en orange) pour contenir la menace terroriste.

Au-delà de la géopolitique, Adjah partage avec Alexandre Brizard, Doctorant en physique nucléaire, une volonté d’informer correctement le public face aux enjeux sociétaux. Adjah rapporte que les forces terroristes essaient par différents canaux d’atteindre des personnes vulnérables comme les lycéens. Elle recommande ainsi de rester attentif à son entourage et de ne pas hésiter à rapporter la moindre information pour lutter collectivement contre ces phénomènes.

L’appel du pays : Une femme dans la défense ivoirienne

Le futur d’Adjah se dessine en Côte d’Ivoire. La doctorante souhaite intégrer à terme l’AILCT en tant que chercheuse. En effet, l’académie a son propre institut de recherche stratégique qui lui permet de renforcer, via la collecte et l’analyse de données, la formation des forces opérationnelles et interministérielle des États d’Afrique de l’Ouest.

C’est donc un retour au pays qui se profile, dans un domaine encore très masculin. 

 « J’ai pu observer par moi-même qu’effectivement, il n’y a pas beaucoup de femmes dans le domaine de la sécurité et de la défense, en tout cas dans mon pays. »

Par ses travaux de recherche, Adjah Diaby ouvre la voie à une nouvelle génération de femmes au service de la souveraineté et de la sécurité de l’Afrique de l’Ouest.

Crédits : CC Tous droits réservés (Adjah Diaby. 2026)