“Décrypter” la crème solaire, ou comment la science montre ses effets sur la faune marine

Publié par Clément Recher, le 22 mai 2026

La crème solaire a-t-elle un impact sur nos océans et leur faune ? Sa composition est-elle vraiment sans danger ? Est-il possible d’observer ses effets sur les poissons ? Voici quelques-unes des nombreuses questions que se pose Manon Lefèvre, doctorante en troisième année au laboratoire SEBIO à l’université du Havre Normandie. 

Depuis près de trois ans, Manon Lefèvre, Doctorante en écotoxicologie au sein du laboratoire “Stress Environnementaux et BIOsurveillance des milieux aquatiques” (SEBIO),  tente de comprendre les effets néfastes d’un filtre ultraviolet, la benzophénone-3, sur le métabolisme lipidique - la synthèse et la dégradation des graisses - du bar européen. Ce qui semble être à première vue une analyse scientifique très complexe repose en fait sur des observations concrètes : nos crèmes solaires modifient la composition en graisse du bar européen, le rendant potentiellement vulnérable.

Révéler “l’autre face” de la crème solaire

C’est ainsi que l’on pourrait résumer, de manière simplifiée, l’un des objectifs de la thèse de Manon. Mais derrière cette formule, il s’agit bel et bien de combattre des idées reçues, à commencer par celle qui prétend qu’il existe des crèmes organiques “saines”, une formule parfois utilisée à des fins commerciales, mais sur lesquelles il est important de se questionner sur leur nature réelle.

À partir d’expérimentations menées en laboratoire, notamment sur des bars européens exposés en aquarium, Manon met en évidence les effets de la benzophénone-3 sur le métabolisme des poissons. Une fois libérée dans le milieu marin, cette molécule peut entraîner une modification du métabolisme lipidique, rendant le bar européen plus gras. On peut alors se questionner sur la qualité sanitaire et le danger possible de la consommation de ces poissons : un point qui pourrait faire l’objet de recherches complémentaires après la thèse de Manon.

Exposition des bars juvéniles à l’heure du repas (Manon Lefèvre, juin 2024)

Un parcours académique atypique, marqué par la science

L’accomplissement de cette thèse est le fruit d’un parcours riche et diversifié, marqué par les sciences : après une Licence de biologie-santé à l’université Paris Sud (dont une troisième année à l'université du Québec à Rimouski), Manon s’est lancée dans un Master de physiologie et physiopathologie à l’université Paris-Saclay, puis un Master d'écophysiologie et écotoxicologie à Sorbonne Université.

Le choix du doctorat s’est construit progressivement. Manon n’était pourtant pas positionnée sur ce sujet au départ mais souhaitait étudier l’impact des PFAS, ces ”polluants éternels” très présents dans nos produits du quotidien (bouteilles, revêtement de poêle, etc). Elle s’est finalement tournée vers ce sujet à la suite d’une proposition de son directeur de thèse actuel.

Le quotidien d’une doctorante

Un sujet aussi complexe nous donne à réfléchir sur la nature du terrain, les défis et les difficultés rencontrés en cours de route. Mais concrètement, à quoi ressemble la “journée type” d’une doctorante en écotoxicologie ?

Dans sa première année de thèse, Manon a effectué la formation expérimentation animale à l’université de Rouen afin de pouvoir travailler sur les vertébrés dans le respect des protocoles scientifiques. Au quotidien, son travail repose sur l’observation et la mesure : Elle s’occupe des poissons, entretient leur environnement et réalise des relevés réguliers afin de contrôler différents paramètres :

 « Le matin, je m’occupais des poissons […] et j’effectuais des mesures pour vérifier le taux d’oxygène, la salinité, la température de l’eau et les niveaux de différents éléments pour évaluer leur stress (nitrate, nitrite, ammonium) », explique-t-elle. Ces données sont essentielles pour comprendre les effets des substances étudiées sur les organismes. « L’après-midi était consacrée à des tests pour mettre au point les techniques dont j’avais besoin pour la suite des expérimentations. A la fin des expérimentations, les foies des organismes ont été prélevés et étudiés »

À mesure que la recherche avance, son travail évolue vers l’analyse des résultats. Ses journées sont alors « rythmées par les analyses en biologie moléculaire, biochimie et histologie ».

Les premiers résultats obtenus amènent Manon à de nouvelles questions : elle observe une augmentation des lipides, se demande alors quels types de lipides sont modifiés dans l’organisme des bars. Elle effectue un séjour à l’Ifremer de Brest pour apprendre de nouvelles techniques afin de répondre à cette question.

En troisième année, Manon poursuit ses analyses suite aux nouveaux résultats obtenus par ses expérimentations. En parallèle, elle cherche à valoriser ses travaux, et multiplie les projets : rédaction d’un premier article scientifique, mémoire de thèse et première communication en congrès lors du congrès ECOBIM (mai 2026).

À côté des recherches, un parcours dans la vulgarisation scientifique

Parce que le quotidien du chercheur ne se résume pas toujours au terrain ou à la rédaction des résultats, Manon présente régulièrement son travail dans le cadre d’événements de vulgarisation scientifique. Parmi eux, on compte notamment la Fête de la Science en 2024 au Havre, dont le thème était « les océans », et où le laboratoire SEBIO avait proposé au public un aquarium interactif.

La vulgarisation scientifique offre de multiples intérêts pour Manon, qui souhaite développer des compétences, mais aussi « voir autre chose pendant la thèse, pour sensibiliser les gens, car c’est un aspect non connu de la crème solaire » , explique-t-elle.

En 2025, Manon a participé à “Ma thèse en 180 secondes”, exercice de vulgarisation ouvert au grand public, où les doctorants n’ont que 3 minutes pour expliquer les grandes lignes de leur sujet. Et cet engagement dans la vulgarisation de ses travaux ne s’est pas atténué, car Manon est décidée à participer à Pint of Sciences 2026.

Pour aller plus loin : 

https://www.youtube.com/watch?...

Après la thèse, quelle(s) voie(s) ?

Si Manon semble bien avancée dans ses recherches et a trouvé de nombreuses réponses à ses questions de départ, l’horizon post-doctorat n’est pas encore tout à fait tracé.

La thèse arrivera à son terme en octobre 2026, mais la recherche ne s’arrêtera pas là pour la doctorante, qui souhaite poursuivre la thématique des polluants éternels. Son souhait serait de poursuivre ses travaux avec un post doc à l’Ifremer de Brest, où il lui sera possible d’approfondir son sujet de thèse.

Ses perspectives de recherche incluront soit une comparaison interspécifique - en étudiant l’impact du même filtre ultraviolet sur d’autres espèces qui pourraient être impactées - soit une étude comparative entre polluants sur une même espèce, en comparant ses résultats sur le bar européen avec d’autres molécules.

En parallèle, Manon continue ses travaux durant sa troisième année de thèse, notamment en publiant prochainement son premier article scientifique, qui sera l’occasion pour elle de présenter les résultats observés durant ses expérimentations.

Crédits : CC Tous droits réservés (Recher Clément, 2026). 

Illustration : Laetitia Drago ©