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Sondages : reflet de l’opinion ou outil d’influence?

Publié par Le Dôme, le 15 avril 2022   660

Les sondages sont-ils un reflet de l'opinion publique ou bien la façonnent-ils ? Alors que débutent dimanche 10 avril les élections présidentielles, Le Dôme, centre de sciences de Caen Normandie, a organisé un échange-débat sur ces sondages, omniprésents dans les médias.


par Raphaël Pasquier et Simon Gouin, Journalistes du média en ligne Grand-Format


Lors de chaque élection présidentielle, un nouveau record de nombre de sondages publiés est battu. En cinquante ans, leur nombre a été multiplié par quarante : seulement 14 enquêtes d'opinion sur le sujet en 1965 contre 560 en 2017. Et déjà plus de 350 sondages cette année pour prédire le scrutin majeur de la vie politique française (détail à retrouver via la base de données nsppolls). Avec des chiffres omniprésents dans le débat public, parfois plus que les programmes, le risque d'overdose est grand.

Le jeudi 10 mars, un mois avant le premier tour de la présidentielle 2022, Le Dôme a organisé une conférence pour s'interroger sur les sondages et enquêtes d'opinion. Ne sont-ils qu'un reflet de l'opinion publique ou bien la façonnent-ils ? Le centre de sciences de Caen a voulu faire le point sur le vrai, le faux et le flou avec ses invités. Le sondeur Frédéric Tambutet a apporté son expérience de la fabrication de ces études. L'économiste Vincent Merlin et le mathématicien André Sesboüé ont, quant à eux, livré leur analyse sur le sujet.

Les sondages ont une histoire plutôt récente, nous explique Vincent Merlin. Le directeur de recherche CNRS du Centre de recherche en économie et management (CREM) en cite "deux grands succès" qui ont forgé leur place dans le paysage politique. Le premier aux États-Unis, en 1936, lorsque le tout jeune institut Gallup a prédit l'élection de Roosevelt, contrairement à l'analyse des grands journaux de l'époque. Ces derniers se basaient jusque-là sur des "votes de pailles" : un scrutin fictif sur un grand nombre de personnes, mais pas représentatives de la totalité de la population. Second exemple en France, avec le ballottage de de Gaulle, en 1965, impensable avant le premier tour, mais pourtant anticipé par les études de l'IFOP.

MARGE D'ERREUR

Le point de départ des méthodes et des calculs des instituts de sondage, ce sont les statistiques. Enseignant-chercheur au Laboratoire de mathématiques Nicolas Oresme (LMNO), André Sesboüé explique que tout se résume par une seule règle : la loi normale ou loi de Gauss. "Quand vous répétez un grand nombre d'expériences et que vous globalisez le résultat, la loi normale régit l'aléas." La probabilité des résultats forme alors une courbe en cloche, d'autant moins évasée que l'échantillon est grand. Lors d'un sondage, la majorité des réponses se situera ainsi autour de la moyenne du résultat final.

La taille de l'échantillon est donc essentielle dans la précision d'un sondage. En général, le panel étudié regroupe les réponses de 1000 à 2000 personnes. Cela permet normalement de réduire la marge d'erreur sur les résultats à moins de 3%. Attention, cependant, quand on détaille un sondage par tranches d'âges ou par sexe, prévient Frédéric Tambutet, directeur de l'institut Symbial. "On retombe alors sur un échantillon plus petit et donc une confiance moins importante dans les résultats." Vincent Merlin abonde, en prenant l'exemple controversé de Cluster 17. Cet institut a proposé dans Marianne une méthode inédite, basée sur l'opinion de "familles politiques". "La méthodologie n'est pas très fiable", estime l'économiste, "car certains clusters sont trop petits, avec seulement 50 personnes." 


Un meilleur contrôle des sondages depuis 6 ans

En 2016, la loi sur les sondages de 1977 a été modifiée à l'initiative de deux sénateurs. Le but de ce nouveau texte : élargir le champ des sondages contrôlés, renforcer la transparence et l'effectivité des sanctions. Les instituts doivent par exemple publier une notice explicative pour chaque étude sur le site de la Commission des sondages, afin de détailler la méthodologie. Certains spécialistes s'interrogent cependant sur l'efficacité réelle de ces nouvelles mesures.


RECETTE SECRÈTE DE REDRESSEMENT

Les sondages politiques sont tellement sous le feu des critiques que l’institut Symbial n'a jamais voulu s'y frotter. "C'est trop risqué quand on n'est pas un institut connu", affirme Frédéric Tambutet. Il préfère se concentrer sur ce qui est la principale ressource des entreprises du secteur : les études marketing. Le ressort de la commercialisation de ce type d'enquête est cependant le même. "C'est l'effet d'annonce du chiffre qui compte. Ce qui nous intéresse, c'est ce qui choque la morale." Par exemple, dans une étude pas encore publiée par Symbial, 40% des jeunes hommes se déclarent prêts à s'implanter une puce connectée à sous la peau. "C'est ce genre de tendances qui permettent de lancer des opérations marketing."


"C'est l'effet d'annonce du chiffre qui compte. 
Ce qui nous intéresse, c'est ce qui choque la morale."


De la même manière, avec les enquêtes sur les intentions de vote, souvent seul le chiffre sortant de l'ordinaire est mis en avant. "On répète le même résultat en boucle dans les médias, sans aucune présentation de la méthodologie", s'exaspère André Sesboüé. Pourtant, explique Frédéric Tambutet, "il y a toujours une explication technique" à des écarts importants sur le score d'une personnalité politique entre deux sondages. Outre la marge d'erreur rarement affichée, la façon dont les résultats sont redressés est en cause.

"Chaque institut a sa recette secrète" pour corriger certains biais et appliquer ce redressement, explique Vincent Merlin. D'une part, avec les enquêtes téléphoniques et les panels Internet, la limite technologique fait ainsi qu'il y a "des gens qu'on arrive plus facilement à contacter que d'autres". D'autre part, "on estime que certaines personnes ne disent pas la vérité quand elles sont sondées" (par exemple concernant le vote pour les partis d'extrême-droite). Face à la méfiance du public sur ce mystérieux redressement, certains instituts publient d'ailleurs désormais également les résultats bruts.

DES SONDÉS DÉSORMAIS RÉMUNÉRÉS

Fondés sur les mathématiques, les sondages ne sont cependant pas une science exacte, mais bien plutôt un thermomètre de la vie politique française, parfois approximatif. Avec la multiplication des enquêtes, il faut désormais "aller chercher les panélistes en les rémunérant", explique Frédéric Tambutet. "Dans un monde où le taux de participation chute, on ne peut pas trop faire confiance aux sondages", ajoute Vincent Merlin. Il cite le "plantage" des régionales 2021, lors desquelles le score du Rassemblement National a été surestimé. Un échec en miroir des présidentielles 2002, avec la qualification surprise du FN.

Mais les instituts de sondages se sont-ils vraiment trompés en 2002, en ne prévoyant pas la possible qualification de Jean-Marie le Pen pour le deuxième tour de l’élection présidentielle ? Ou bien les éditorialistes politiques ont-ils mal interprété les chiffres ? "Une semaine avant l’élection, les courbes de Lionel Jospin et Jean-Marie Le Pen, établies par les sondages, se croisaient, si on prend en compte les marges d’erreur", se rappelle Vincent Merlin. Dès lors, la qualification de Lionel Jospin n’était pas du tout acquise. Les journalistes politiques auraient donc dû être plus prudents dans l’analyse des chiffres.

Lors de la campagne présidentielle de 2016, aux États-Unis, les sondages annoncèrent la victoire probable d'Hillary Clinton contre Donald Trump. C’est finalement ce dernier qui remporta l’élection. Là aussi, les marges d’erreur et la progression de Donald Trump au cours des dernières semaines de la campagne n’ont semble-t-il pas été prises en compte dans les interprétations des journalistes politiques.

COUPLE INFERNAL

"Un sondage, c’est une image à un temps “t”, de ce que peut penser la population sur la question qu’on a posée", prévient André Sesboüé. "Faire de la prédiction à partir d’un sondage, c’est dangereux. On peut se tromper." "Si tout le monde votait de façon télépathique, les sondages seraient exacts", note de son côté Frédéric Tambutet. À trois semaines du premier tour des élections présidentielles, comment considérer les sondages actuels qui placent dans un mouchoir de poche Jean-Luc Mélenchon, Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Marine le Pen ? Avec les marges d’erreur, "on a ces quatre candidats au même niveau", estime Vincent Merlin. "On est incapables de donner l’ordre d’arrivée."

Ce qui est certain, par contre, c’est que ces sondages produisent un effet sur le jeu politique et médiatique. Ils dictent certaines thématiques dans le champ médiatique : "Le but d’un candidat ou d’une candidate, c’est d’imposer ses thèmes", explique Vincent Merlin. "Il y a alors des bulles médiatiques, avec des sujets qui partent en flèche pendant quelque temps. C’est un couple infernal : les sondages influent sur ce que les personnalités politiques vont dire, et les personnalités politiques influencent les questions des sondages." Quand le candidat ou la candidate arrive à imposer le thème de l’immigration dans le débat public, par exemple, des sondages vont questionner l’opinion sur cette thématique. Et forcer ses adversaires à se positionner à leur tour sur cette question.

VOTE UTILE

Une partie de l’électorat se base aussi sur les sondages pour chercher le vote qu’ils qualifient d’utile. Certaines personnalités créditées de peu de voix se trouvent discréditées aux yeux d’une partie de l’électorat qui estime que celles-ci n’auront pas la capacité de parvenir au deuxième tour. A l’inverse, "une partie de l’électorat peut se démobiliser à la vue d’un sondage indiquant que la personnalité qu’ils soutiennent est assurée d’être qualifiée", indique Frédéric Tambutet. "On peut avoir des mouvements un peu brusques de déstabilisation", note Vincent Merlin qui ajoute : "les sondages peuvent se tromper de 2, 3 ou 4 points, mais pas de 10. Et quand on a une nouvelle personnalité testée qu’on ne connaît pas bien, on ne sait pas trop comment ça peut fonctionner pour elle."


"Les sondages peuvent se tromper de 2, 3 ou 4 points, mais pas de 10."


Si les sondages ont tendance à favoriser le vote utile, en France, c’est à cause de notre mode de scrutin uninominal à deux tours aux élections présidentielles. "C’est une boucle infernale entre le sondage et la campagne", estime Vincent Merlin. "Dès le premier tour, on peut éliminer. Il y aura toujours des votes utiles, stratégiques. Les croyances que vous avez sur le résultat influencent vos votes." À l’inverse, d’autres modes de scrutin semblent moins manipulables par les sondages électoraux : "Avec le jugement majoritaire, on permet à chacun de se prononcer sur chaque", ajoute Isabelle Lebon, professeure de Sciences économiques à l’université de Caen Normandie. "Le besoin de voter utile est moins fort."


Des sondages pour ouvrir le JT, le soir de l’élection

A 20h, le soir des élections, les médias sont capables d’afficher une tendance très précise des résultats des votes, alors même que l’ensemble des bulletins ne sont pas encore dépouillés. C’est grâce estimations réalisées lors du dépouillement. 200 bureaux de vote sont choisis pour la représentativité de leurs résultats par rapport aux dernières élections. Les voix des 100 premiers bulletins sont transmises aux instituts de sondage, qui opèrent alors une première estimation nationale, à partir de 20000 voix.


DICTATURE DE LA MAJORITÉ ?

Des sondages sur les intentions de vote, sur les achats, les technologies du futur, les opinions… Trop vouloir savoir ce que pensent une population présente-il des risques? "Avoir une image permanente de la réalité, sur tous les sujets, c’est intéressant. Mais cela peut devenir une dictature de la majorité !", s’inquiète Frédéric Tambutet. Demain, c’est peut-être l’analyse des données des réseaux sociaux qui sera de plus en plus utilisée pour donner une image de l’opinion, en temps réel. Les posts de Twitter, Facebook, Instagram ; les hashtags ; les mots-clés… Tout ce qui est exprimé et qui peut être analysé par des robots. "Vous allez récupérer des informations que les personnes auraient envie de cacher", note André Sesboüé. Pour le mathématicien, ces analyses ne seraient pas pertinentes. "Puisqu’on veut de la réponse rapide, on dégrade la précision des modèles statistiques."

En attendant, c’est peut-être sur la modération des médias en matière de sondage qu’il faudrait compter. A l’image de Ouest-France, le quotidien le plus lu en France, qui a décidé de faire l'impasse sur les sondages avant l'élection. "L’obsession sondagière empêche les uns et les autres d’écouter la diversité du pays, des personnes qui y vivent, de ses territoires", estimait ainsi son rédacteur en chef en octobre.