FarmBot Normandie : analyse de l'enquête sociétale sur la robotisation de l'agriculture

Publié par Stéphane Dévé, le 28 août 2020   150

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photo d’illustration : le FarmBot au Dôme et ses plants de tomates © Stéphane Dévé / Cran


La Chambre régionale d'agriculture de Normandie, le Dôme, l'IUT Grand-Ouest et l'université Polytechnique Unilasalle à Rouen ont lancé dans le cadre du projet FarmBot Normandie, une enquête sociétale auprès d'un échantillon de la population de Normandie en juin 2020.


Une seconde enquête sera menée en octobre 2020 au Dôme, lors du Turfu Festival par une équipe d'étudiants chercheurs.


"Quel regard porte la société sur la robotisation de l’agriculture ?"

Alors que la Mésopotamie, les sumériens, l’Europe centrale ou encore la Chine utilisaient la « roue » 3500 ans avant JC, se pose la question de savoir pourquoi l’Egypte, du temps de la construction de la pyramide de Khéops ou encore plus proche de nous, pourquoi dans les civilisations précolombiennes ne trouvons-nous aucune trace archéologique de l’usage d’une « roue » à des fins pratiques ?

Comment expliquer que les Incas qui utilisaient la roue d’une manière ludique pour des jouets par exemple ne l’auraient jamais utilisé dans un cadre pratique pour le transport des marchandises ou des populations ?

Et si la réponse se trouvait simplement dans l’étude du « besoin », ou encore de « l’usage » qu’une civilisation peut faire d’un objet, d’une découverte pour son rayonnement, son expansion ?

Et si, finalement, c’était bien « le besoin » qui donnait « sens » à un objet et par là-même, à son développement, à son évolution probable ?

Les peuples des sables ne préféraient-ils pas utiliser le dromadaire à la roue pour des raisons évidentes ?

Et les incas ?  La souplesse des coursiers qui livraient du poisson frais, n’était-elle pas plus efficace que la roue pour gravir les chemins de la Cordillère des Andes ?

Si l’une des premières révolutions dans l’agriculture est très certainement l’arrivée de la roue, encore fallait-il un objet à tracter et un animal pour le faire.

L’usage de la roue acquis, il faut éduquer les animaux à la traction et former l’homme à l’invention d’objets à tracter pour répondre aux nouveaux besoins.

En découlent de nouvelles conventions, de nouveaux métiers, de nouvelles tâches.

Puis, au fil des temps, la mécanisation prend le relais sur la force humaine et animale.

De multiples inventions toutes plus performantes les unes que les autres voient le jour avec pour objectif : faciliter, améliorer, soulager le paysan dans ses tâches et dans ses mouvements. En deux mots, continuer à l’amélioration de son « bien-être » au travail et évoluer en fonction de ses besoins.

A chacune de ces transitions, une question légitime s’est très certainement posée, celle-là même que nous nous posons ce jour : quel regard porte la société sur l’invention de la roue – le cheval de trait – le tracteur – la mécanisation – la moissonneuse batteuse… la robotisation de l’agriculture ?

Et si - au fil des siècles, au gré des générations - finalement, nos réponses étaient similaires ?

Et si, le lien entre l’histoire passée de la roue avec celle en cours du robot, était finalement « le sens » à attribuer à l’outil ?


Quel sens pour quel usage ou plutôt, quel usage dans quel sens ? 

Raymond Devos l’aurait très certainement formulé ainsi : « donner un sens, sans point de vue, çà n’a pas de sens ! » 

Le FarmBot est un robot potager, créé par des californiens en 2011.

Sa particularité provient du fait que ses inventeurs l’on créé « open source », c’est-à-dire, ouvert à chacun, libre d’accès, libre de droits et qui plus est, modifiable à souhait que ce soit par la création de nouveaux outils, de nouvelles fonctionnalités techniques, informatiques…

En adhérant à ce concept, chacun contribue à la communauté et profite des travaux et recherches des autres. Ce robot potager est donc en perpétuel mouvement, adaptable, modifiable par n’importe quel quidam de n’importe quelle nationalité, de n’importe quelle filière, pourvu que la communauté en récolte les fruits, que le jardinier cultive ses légumes et que chacun s'y retrouve...

Le concept FarmBot aborde donc une ère nouvelle : celle d’un robot potager open-source, non privatisable, universel et libre de droits.

Fort de ce constat, la Chambre régionale d’agriculture de Normandie (Cran) et le Dôme se sont saisis de ce robot et l’ont décliné en un concept pédagogique dès 2017.

Accompagné financièrement par la Région Normandie et l’Union Européenne (FEDER), les équipes dédiées ont effectué un maillage de la Normandie en créant une communauté composée de lycées technologiques et agricoles, de Tiers-Lieux et Fablab, de collectivités, d’organismes de formation et d’insertion professionnelle, d’écoles supérieures…

Chacun en fonction de ses filières et de manière transversale, travaille à développer son robot, à l’améliorer, le modifier, le rendre autonome et qui plus est, en fait profiter et la communauté normande, et la communauté internationale.


Au-delà des voies pédagogiques, la Cran et le Dôme dans ce qui fait source à leurs missions, se sont emparés du concept de ce robot potager FarmBot pour en réaliser un outil de médiation et de questionnement.

Si chaque exhibition régionale et nationale du robot potager suscite un vif intérêt, l’orientation a été prise de se questionner sur le sens à donner à un tel robot dans un potager et au-delà même, de découvrir le regard que porte la société sur la robotisation de l’agriculture. Vaste programme.


C’est donc – accompagné de l’IUT Grand Ouest Normandie - la mission que s’est donnée la Chambre régionale d’agriculture de Normandie pour ainsi questionner le grand public :

Quel regard portez-vous sur la robotisation de l’agriculture ?

Les résultats de l’enquête menée au cours du second trimestre 2020 permettent déjà de poser un premier regard.

Les travaux initiaux ont porté sur des recherches bibliographiques, une analyse de travaux d’experts et la lecture de la littérature inhérente.

Cette première phase a permis d’élaborer une proposition d’enquête, de définir les outils, une cible et surtout une méthode, celle dite de l’entonnoir.

L’échantillon arrêté pour cette étude concernait environ 2400 personnes. Les conditions de télétravail et de relations interpersonnelles liées au Covid-19 ont eu raison des ambitions initiales. La mise en ligne du questionnaire a donc été relayée par les réseaux sociaux, les partenaires de la communauté FarmBot Normandie ou encore la presse régionale.


Les premiers éléments d'étude

Parmi les quelques 300 réponses obtenues, les premiers éléments d’étude font ressortir les points suivants :

Diversité des sondés :

  • 57% : sont des femmes
  • 38% : sont des étudiants
  • 33% : sont des professions supérieures

Il est communément admis que la mécanisation vient aider et soulager les agriculteurs dans leurs tâches, vise à améliorer la productivité, et surtout, nécessite encore et toujours, la présence de l’homme dans son utilisation, sa maintenance…

La mécanisation fait désormais partie des paysages d’une Normandie agricole dans ses services rendus aux agriculteurs et n’apparaît plus comme étant un frein à l’emploi.

La  robotisation quant à elle, suscite un vif intérêt et beaucoup d’émotions.

Les réponses de certains sondés sont parfois contradictoires et se télescopent. S’il est désormais admis que la mécanisation améliore les conditions de vie et d’existence de l’agriculteur, la robotisation, elle, pourrait ne pas remplir le même rôle.

Quoique…

  • 82,8% : gain de temps pour effectuer d’autres tâches
  • 58,8% : réduction du contact homme-nature, homme-animal
  • 73,1% : aide physique pour des tâches pénibles
  • 30,3% : dénature le métier d’agriculteur
  • 58,8% : réduction du contact Homme-Nature, Homme-Animal
  • 82,8% : gain de temps pour effectuer d’autres tâches

Intéressant.

La mémoire collective se souvient encore des chaînes industrielles dont les postes tenus par des hommes et des femmes furent remplacés par des machines automatiques ou encore, ces images de robots fonctionnant 24h/24, 7 jours/7 au grand dam des personnels qui voyaient s’envoler leurs perspectives d’avenir.

Le monde agricole et sa robotisation souffrent ainsi de cette vision collective et de cette défiance portée sur le robot, vecteur de perte d’emploi et de désordre collectif.

  • 47.9% : est préoccupé par la perte d’emploi engendré par la robotisation
  • 13% : voit des opportunités d’emplois dans ces nouvelles pratiques

Si effectivement le robot soulage et améliore les conditions de travail, il peut venir peser lourdement sur les investissements et par voie de conséquence, sur le résultat de l’exploitation et le revenu de l’agriculteur :

  • 73,1% : reconnaît le robot comme une aide aux tâches pénibles
  • 81,5% : considère que cet investissement dégrade les performances économiques de l’exploitation.

Dame Nature... Homme-Nature

Au-delà du questionnement financier, se pose la question de la relation de l’Homme à la Nature, de l’Homme à  l’Animal.

Pour autant complexe soit-elle, cette question resitue la fonction de l’Homme sur notre planète et le soin que nous devons continuer à apporter au monde du vivant et pas seulement.  

  • 58,8% : craignent la réduction du contact Homme-Nature, Homme-Animal
  • 82,8% : pensent à un gain de temps pour effectuer d’autres tâches

Les répondants émettent un doute sur le fait que le robot puisse rapprocher l’Homme de la Nature. Pour autant, ils estiment que le robot permet à l’agriculteur de se dégager du temps pour se consacrer à d’autres tâches.


Ndlr : Certains agriculteurs équipés d’un robot expliquent que le temps ainsi dégagé leur permet de se consacrer différemment à leurs animaux, à leur environnement.


Ce point de vue serait en partie accepté par la population qui répond ainsi :

  • 51,30% : la robotisation améliore le suivi des plantations et des animaux

Comme évoqué plus haut, le principal écueil à la robotisation serait pour 49,70% des personnes, la perte des emplois tant pour les agriculteurs eux-mêmes que pour les salariés agricoles. Ce point de vue est à modérer en fonction des tranches d’âges. En effet, les générations plus âgées voient d’un très mauvais œil l’arrivée des robots alors que les plus jeunes semblent s’y intéresser de plus près. La robotisation susciterait-elle des vocations ?

Au-delà de la question de la robotisation de l’agriculture, la question de l'avenir du monde agricole suscite une vive émotion.


La grande incertitude: le climat

Notre société voit depuis plusieurs années des changements majeurs quant au climat et le grand public en est le premier témoin. Si nous pouvons nous réjouir des quelques degrés de chaleur récupérés sur une plage de sable fin, il en est tout autrement en matière de nappe phréatique et de déficit de précipitations.

Nombre d’exploitations agricoles souffrent terriblement de ce manque de pluie au point que certains agriculteurs sont contraints de rentrer leur troupeau et de les nourrir dès l’été avec des réserves fourragères dont les stock diminuent au fil des années de sécheresse.    

  • 89,10% : le changement climatique est l’évolution majeure à laquelle l’agriculture sera confrontée

Cette question est vitale. Si la survie des exploitations agricoles est menacée, qu’adviendra t-il de notre alimentation ?


Ndlr : Les dernières mesures gouvernementales (31/07/2020) permettent d’ailleurs aux éleveurs normands d’utiliser leurs surfaces en jachère comme pâturage pour leurs troupeaux ou encore pour le fauchage.


Le changement climatique entraîne une prise de conscience collective, celle de la préservation des ressources naturelles.  

  • 68,90% : la préservation des ressources naturelles se doit de devenir une priorité

L’eau est une ressource naturelle essentielle et rare qu’il convient de maîtriser, tant pour une consommation personnelle que collective, industrielle et agricole. Depuis plusieurs étés, les statistiques présentent une pluviométrie en forte baisse. Si ces chiffres font la joie des touristes en Normandie, les conséquences sont dramatiques sur les rendements à l’hectare et le soin apporté aux animaux.


Ndlr : Si la prise de conscience est collective, la réalisation de réservoir de collecte de l’eau en hiver est une évidence pour nombre d'agriculteurs qui souhaitent un retour aux pratiques ancestrales et écologiques : canaliser puis stocker l’eau l’hiver au lieu de pomper les nappes phréatiques.


Le confinement, aura t-il eu raison de certaines habitudes ?

En effet, il eut été intéressant de poser cette question avant le confinement pour réaliser une étude comparative avant/après.  

  • 60,10% : prône un changement du mode de notre consommation en se tournant vers les productions locales et le retour aux circuits courts.

Cela dit, il est fort probable que le confinement ait accéléré cette prise de conscience collective sur nos modes de consommation, mettant en avant le rôle des circuits courts, la découverte pour certains consommateurs de la production locale et ses intérêts collectifs.

En effet, si les répondants pensent qu’il est primordial aux agriculteurs de garder le contact avec la nature et de veiller au bien-être animal, le répondant-consommateur se doit d’agir en conscience.  Qu’en est-il des fraises consommées en hiver ou encore des aliments provenant de contrées lointaines au détriment d’une production locale ?


Un robot dans un potager ?

Le questionnement mené autour de la robotisation ne semble pas, selon les répondants, la question prioritaire quant à l’avenir de l’agriculture.

Au contraire, la robotisation arrive en quatrième position. L’agriculture serait, selon 89% des répondants, confrontée de plein fouet au changement climatique.

Tout comme la roue, l’essentiel est de trouver le sens à donner à ce nouvel outil pour juger de son acceptabilité.

Le terme robotisation a t-il était clairement explicité, détaillé, documenté ?  Les répondants formuleraient-ils leurs réponses à partir de leur culture générale, d’éventuelles visites de fermes…

Le robot potager FarmBot répond à toutes les questions abordées en amont avec une intervention informatique humaine ; de plus, il permet le contrôle dans la gestion des ressources naturelles et des intrants :  

  • L’eau de pluie peut être captée, canalisée et stockée.
  • Un capteur d’humidité permet de gérer la quantité d’eau nécessaire pour chaque plante.
  • Le désherbeur mécanique empêche l’utilisation d’intrants.
  • L’apport énergétique peut être réalisé avec des panneaux solaires.
  • Il s’agit d’un circuit court on ne peut plus court.
  • Pénibilité réduite.

Prenant en compte les éléments liés au FarmBot et ceux-ci remplissant toutes les cases… la question de l’acceptabilité de la robotisation ne serait-elle pas d’ordre... moral ?

« A quoi bon placer un robot pour travailler dans un potager  alors que je peux tout faire moi-même ? »

Rapporté à un potager individuel, l’argument se tient.

Rapporté à une exploitation agricole, la question mérite d’être posée.

Si les premiers convaincus sont les agriculteurs eux-mêmes, ne faudrait-il pas tenter de renouer le dialogue avec le grand public pour franchir les barrières et les obstacles qui se présentent ?


L'agriculture 2.0.20

Chaque innovation, chaque modernisation, tout siècle nouveau entraîne son lot de sceptiques, d’aficionados, d’aventuriers, de détracteurs et de doux rêveurs...

Si l’avenir et l’inconnu entraînent de la crainte et parfois de la peur, la projection, le dialogue, l'écoute peuvent aussi faire évoluer les mentalités dans tous les sens.

Certes,  il est probable que la robotisation entraîne une perte d’emploi dans le secteur agricole mais la réalité statistique apporte un autre regard.

Et si la robotisation avait pour effet, de créer un regain d'intérêt pour les métiers dans l'agriculture ?

En effet, le secteur agricole est un secteur qui souffre depuis de nombreuses décennies.

Les agriculteurs ne représentent plus que 3,6% de la population active. Ce chiffre peut être expliqué au travers des facteurs suivants :

une pénibilité reconnue, des revenus faibles, de lourds investissements, des prix fixés par des marchés non maîtrisés par les intéressés eux-mêmes, une mondialisation des échanges, une météo capricieuse, une technicité des métiers de plus en plus complexe (technologie, informatisation des systèmes…), un désintérêt, une main d’œuvre qui se raréfie, des temps de loisirs inexistants, des métiers chronophages, des normes drastiques, l'agri-bashing, la complexité de reprise d'une exploitation…

Ces données contribuent au fait que notre agriculture peine à trouver de la main d’œuvre voire des repreneurs alors que son rôle premier est de nourrir les populations et d’entretenir les campagnes.

Et si, justement la robotisation était la voie de son salut ?

Certaines filières ne pourraient-elles pas ainsi, se transformer, se moderniser, prendre une orientation high-tech, et ainsi, susciter de nouvelles vocations chez les jeunes générations ?

La robotisation ne pourrait-elle pas être un facteur déclenchant pour d'éventuels repreneurs avides de rester au fait des technologies et d'un confort de vie mêlant à la fois la nature, la liberté, l'écologie et les dernières technologies ?

Ne pourrait-elle pas être l'outil qui permettra à l'Homme de revenir à l'essence même et aux fondamentaux du métier d'agriculteur tel que se l'imagine le grand public ?

Au service de la bienveillance tant animale que végétale, cette robotisation ne pourrait-elle pas permettre de répondre à l’interrogation première : ne pas rompre le lien entre l’Homme et la Nature et permettre aux agriculteurs de vivre sereinement, confortablement, en sécurité ?

Ne pourrait-on pas imaginer l’arrivée de nouveaux métiers agricoles aux spécificités méconnues à ce jour ?

La robotisation entre t-elle dans le champs de la modernisation de l'agriculture ?

Faut-il rompre avec cette idée du progrès ou au contraire, faut-il accompagner, guider, orienter la robotisation dans ce qu'elle pourrait apporter de meilleur à notre planète et à ses habitants... normands ?

L’avenir de notre planète est-il envisageable sans penser la modernisation de l’agriculture, ou encore l’évolution de nos modes de consommation ? Et dans quel sens ?...

A suivre.  


Cette première étude a été initiée par la Chambre régionale d’agriculture de Normandie (Céline Collet, Carla Delépée, Stéphane Dévé), et le Dôme (Matthieu Debar), avec la contribution de  l’IUT Grand Ouest (Frédérique Alfonsi et Alban Butet, stagiaire dédié à l’étude) et Unilasalle à Rouen. Remerciements : à  celles et ceux qui ont pris le temps de répondre à cette question de société et aux contributeurs.trices.    


FarmBot Normandie est un projet pédagogique soutenu par l'Europe (FEDER), la Région Normandie et porté par la Chambre régionale d'agriculture de Normandie et le Dôme.

Retrouvez tout le dossier FarmBot Normandie ici.

Contact : Carla Delépée - Stéphane Dévé, Chambre régionale d'agriculture de Normandie

prenom.nom@normandie.chambagri.fr