Dis-moi qui tu manges, je te dirai qui tu es : L'histoire dans l'assiette avec Typhaine Haziza
Publié par Fête de la Science en Normandie, le 25 septembre 2026
L’atmosphère s'anime instantanément dès qu'elle commence à parler. Typhaine Haziza est enseignante-chercheuse au laboratoire “Histoire, territoires, mémoires” (HISTEMÉ) mais face à elle, on oublie vite le cadre académique : elle ne se contente pas de décrypter l'Histoire ancienne, elle la vit, elle la vibre, et surtout, elle la conte. Avec un sens inné du récit et un enthousiasme contagieux, elle nous embarque en un instant à la cour du Grand Roi perse Darius, sur les traces du célèbre historien grec Hérodote qui vécut au Ve siècle avant notre ère.
Imaginez la scène. Deux délégations se font face dans une pièce chargée de tensions diplomatiques. D’un côté, des Grecs ; de l’autre, des Indiens de la tribu des Callaties. Le roi Darius décide de tenter une expérience de psychologie sociale avant l'heure. Il demande aux Grecs pour quel prix ils accepteraient de manger le corps de leurs parents défunts. “Horreur ! Pas pour tout l'or du monde !”, s'exclament-ils. Darius se tourne alors vers les Callaties et leur demande s'ils accepteraient, comme les Grecs, de brûler leurs morts. Des cris de détresse et d’indignation s'élèvent.
“Par cette anecdote”, nous explique Typhaine Haziza avec un sourire complice, “Hérodote pose les bases absolues du relativisme culturel. Ce qui est un acte de piété filiale suprême pour les uns est une abomination totale pour les autres”. Dès l’Antiquité, le contenu de l’assiette — et ce que l’on accepte d’ingérer — sert de frontière invisible entre le soi-disant "civilisé" et le prétendument "sauvage".
DU CLICHÉ DE LA BARBARIE AUX RITES DE L’INCORPORATION
C'est ici que l'historienne au laboratoire “Histoire, territoires, mémoires” (HISTEMÉ) nous invite à dépasser nos premiers dégoûts pour disséquer ce concept de "barbarie". Face aux récits d’anthropophagie ou de rituels sanguins qui parcourent l'œuvre d'Hérodote, le lecteur moderne, tout comme le citoyen athénien de l'époque, crie volontiers au sauvage assoiffé de sang. Pourtant, la chercheuse nous arrête tout de suite, le regard pétillant : “Attention à ne pas calquer nos grilles de lecture contemporaines. Ces actes n'ont rien de pulsions chaotiques ou de cruautés gratuites. Ils répondent au contraire à des codes sociaux et religieux d'une exigence millimétrée, dictés par la pensée magique de l’incorporation”.
"Manger, c'est un un acte d'une intimité absolue : on devient littéralement ce que l'on consomme."
— Typhaine Haziza, Enseignante-chercheuse à l'université de Caen Normandie.
Manger, nous rappelle-t-elle en écho au sociologue Claude Fischler, c'est faire passer un morceau du monde extérieur à l’intérieur de soi. “C'est un acte d'une intimité absolue : on devient littéralement ce que l'on consomme”, insiste Typhaine Haziza.
Prenez le cas des redoutables guerriers scythes. Lorsqu'ils boivent le sang du premier ennemi terrassé au combat, ce n'est pas par sadisme. “C'est un rituel d'initiation indispensable”, nous confie-t-elle. “En incorporant ce fluide vital, le jeune Scythe s'approprie la force et le courage de l'adversaire. C’est un rite de passage pour entrer officiellement dans la communauté des hommes”.

De la même manière, l'anthropophagie funéraire des Callaties s'avère être l'exact inverse d'un acte barbare. Pour ce peuple, abandonner le corps d'un parent à la terre ou le détruire par le feu est une profanation impensable. “L'ingérer est le plus grand signe d'amour et de respect possible”, s'émerveille l'enseignante-chercheuse. “C'est lui offrir la plus belle des sépultures, le corps vivant de ses propres enfants, permettant ainsi de maintenir l'esprit et les vertus de l'ancêtre au sein de la lignée”. Sous la plume d'Hérodote, selon l'analyse de notre chercheuse, la barbarie s'efface pour révéler des structures sociales d'une complexité fascinante.
QUAND L’ASSIETTE DEVIENT UN MANIFESTE POLITIQUE
Si le fait d'incorporer l'autre est une manière hautement codifiée d'intégrer sa force ou sa mémoire, le choix de ce que l'on met dans son assiette au quotidien devient rapidement une affaire d'État. Typhaine Haziza nous fait alors glisser vers les cités grecques de l’époque classique (Ve-IVe siècles avant notre ère), où la comédie ancienne transforme la table en un véritable tribunal politique.
“La table est une scène politique à ciel ouvert. Manger n'est plus seulement un acte de subsistance : c'est une profession de foi civique affichée aux yeux de tous.”
— Typhaine Haziza, Enseignante-chercheuse à l'université de Caen Normandie.
Dans l’Athènes de la fin du IVe siècle avant notre ère, les orateurs en arrivent à stigmatiser les citoyens dont les pratiques alimentaires sont considérées comme anti-démocratiques. “La table est une scène politique à ciel ouvert”, s'exclame-t-elle. “Elle sert aussi bien de marqueur d’identification sociale que politique et civique”. Si le “bon citoyen” se doit de privilégier la frugalité, il manifeste son attachement à la cité par la consommation de la viande issue des sacrifices publics, partagée de manière strictement égalitaire entre les membres de la communauté civique. “Manger n'est plus seulement un acte de subsistance : c'est une profession de foi civique affichée aux yeux de tous”, conclut-elle.
LE MIROIR CONTEMPORAIN : LES VERROUS DE LA TRANSITION ALIMENTAIRE
Ce fil invisible qui relie nos valeurs profondes à notre tube digestif traverse les siècles pour venir bousculer notre quotidien. Le parallèle avec notre époque est saisissant et l'histoire contée par Typhaine Haziza éclaire d'un jour nouveau les recherches actuelles menées en Normandie sur la psychologie sociale et le marketing, à l'instar des travaux de Bruno Cardinale sur l'acceptabilité de nos comportements.

Aujourd'hui, alors que les enjeux climatiques nous imposent de repenser nos menus en réduisant la viande au profit de protéines végétales ou d'insectes, nous faisons face aux mêmes barrières mentales que les Grecs de l'Antiquité. Les résistances ne sont ni techniques, ni purement gustatives : elles touchent à notre identité. Proposer un steak de grillons à un consommateur actuel déclenche parfois le même mécanisme de défense et le même cri de "barbarie" culturelle que le rituel des Callaties chez les contemporains d'Hérodote.
“Changer de régime, c'est accepter d'incorporer l'inconnu, c'est prendre le risque de modifier ce que nous sommes et le groupe auquel nous appartenons”, résume magnifiquement Typhaine Haziza avant que nous ne nous quittions. Pour que la transition alimentaire réussisse, le marketing social moderne doit l'intégrer : un aliment ne doit pas seulement être durable, il doit d'abord être culturellement apprivoisé. Des steppes scythes aux laboratoires de l'université de Caen Normandie, porter un aliment à sa bouche demeure, décidément, l'acte le plus politique de l'humanité.
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Crédits : Jonathan Hidalgo (Pexels, Licence CC).
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