Développer et reconnaître les compétences: construction d’un écosystème de reconnaissance

Publié par Le labo CIBC, le 30 septembre 2019   880

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L’importance que revêt aujourd’hui la notion de reconnaissance est liée à des évolutions largement décrites : accélération des mutations économiques, techniques, juridiques, transformation numérique, augmentation des incertitudes, multiplication des informations disponibles… le travail, et le contexte dans lequel il s’exerce, changent de nature. Le fait qu’on parle aujourd’hui de reconnaissance – et non plus de validation, ou de certification – est un des signes de l’adaptation des acteurs économiques, des acteurs de la formation, de l’insertion et de l’emploi, pour l’accompagnement des mobilités.

Les enjeux sont multiples :

  • Articuler compétences stratégiques (requises pour l’activité) et compétences individuelles ; penser le travail tel qu’il se fait, et non plus tel qu’il devrait se faire
  • Identifier les compétences transversales, rares, émergentes ; et donc cesser de positionner les actifs au regard de référentiels préexistants
  • Valoriser le potentiel individuel, partir d’une présomption de compétence ; et non plus repérer les déficits au regard d’attendus

Concernant les actifs sans emploi ou en reconversion, il s’agit de sortir d’une vision linéaire du parcours – qui vise une adéquation de l’individu et de son projet – pour élaborer une carte des possibles qui me permet de naviguer, changer de direction, m’orienter…[1]

Mais à quelles conditions l’élaboration d’un système de reconnaissance des compétences va-t-il permettre de répondre à ces nouveaux enjeux ? Nous décrivons ici la mise en place d’un tel système – encore en cours à ce jour – sur le territoire de St Lô-Carentan (50).

 

Vers un écosystème de reconnaissance ouverte à St Lô

Le territoire de St Lô-Carentan est un territoire rural et étendu. Il est caractérisé par une activité économique dynamique, notamment de production laitière et de transformation des produits agro-alimentaires, et un tourisme de mémoire (Utah Beach, Sainte-Mère-Eglise). Le taux de chômage y est bas : 6,3 % au 3ème trimestre 2018, soit l’un des plus bas de la région Normandie. De nombreuses entreprises rencontrent des difficultés pour recruter la main d’œuvre nécessaire à leur développement, et les personnes en recherche d’emploi sur ce territoire vivent un sentiment d’exclusion d’autant plus marqué.

Le directeur de la Mission Locale du Centre Manche, Nicolas Bansard, évoque une jeunesse qui peine à acquérir l’autonomie à laquelle elle aspire. Il a su mobiliser ses partenaires locaux autour de ce constat partagé : les publics les plus vulnérables sont aussi les moins outillés pour naviguer dans une société complexe ; il leur est difficile de trouver une place (un emploi, un statut, un rôle) stable ; la précarité augmente la peur de prendre des risques et de s’engager ; ils développent un sentiment d’impuissance et une faible estime d’eux-mêmes.

Nous sommes allés à St Lô pour rencontrer les acteurs locaux en décembre 2018 : la Mission Locale du Centre-Manche donc, le service insertion du Conseil Départemental de la Manche, la ville et l’agglomération de St Lô, le FabLab, Cap Emploi, des structures intermédiaires de l’insertion par l’activité économique, des organismes de formation, mais aussi des acteurs économiques représentés par l’AREA Normandie et le MEDEF de la Manche.

Nous leur avons proposé de construire un écosystème de reconnaissance sur leur territoire, via l’utilisation d’open badges, tout en étant très sincères avec eux : nous l’avions réfléchi[2], mais nous ne l’avions jamais fait…

Nous ne décrirons pas ici ce que sont les open badges, il y a aujourd’hui de nombreuses ressources partagées sur ce sujet, notamment par l’association Reconnaître[3], et son président Serge Ravet[4]. Nous insisterons en revanche sur l’intérêt de ce nouvel outil pour répondre aux enjeux évoqués plus haut, et sur la façon dont les acteurs s’en sont emparés à St Lô.

Nous cherchons à activer trois leviers :


1 – Le sentiment de compétence se développe dans l’action

Toutes les expériences sont sources de nouvelles compétences : les expériences professionnelles bien sûr, les actions de formation, les ateliers proposés par les acteurs de l’emploi, mais aussi les expériences du quotidien, le bénévolat, le sport, etc. De nombreuses ressources sont déjà disponibles, et il est possible d’en mettre en place de nouvelles et d’en améliorer l’accessibilité.

Mais pour que le sentiment de compétence se développe, il faut également :

  • recentrer la question de la reconnaissance sur l’activité au quotidien et les conditions de sa réalisation : on atteste la capacité à agir de chacun-e et on conforte ainsi son identité
  • considérer et accorder de la confiance à la perception de l’individu sur sa situation, sur son environnement personnel et professionnel : la reconnaissance précède la connaissance
  • mettre en place pour chacune des expériences un temps et des outils consacrés à l’analyse réflexive individuelle et collective : la négociation des critères et des éléments de preuve pour la création des badges est un exercice qui nous invite à l’analyse collective (sociale) de l’activité, sur les façons de la réaliser et les indicateurs de qualité ; il ne s’agit pas ici de viser une objectivité illusoire, mais une intersubjectivité



Guérilla en entreprise 

 A travers une série de jeux de rôle, les jeunes de la Mission Locale simulent la vie d’une entreprise fictive de construction d’avions en papier. Deux équipes organisent la production, chacun-e à un rôle à jouer et une fonction à tenir. Une équipe joue la direction de l’entreprise, d’autres les salariés. Des événements surviennent et perturbent l’entreprise (absence, retard, panne : comment réagit le salarié, le patron, que dit le droit...)

Lors de cette expérience, les participant-e-s vont pouvoir identifier, voire développer, leurs compétences transversales (organisation, communication, créativité, etc.). Le temps de réflexivité est au moins aussi important que le temps de l’action ; c’est un travail de réflexion sur soi, avec les autres. Les feedbacks de l’animateur et des pairs, les moyens mis en œuvre, les résultats obtenus, permettent de conforter les ressentis. Sur cette base chacun va pouvoir choisir de demander un badge existant, utile pour atteindre les objectifs qu’il ou elle s’est fixés ; apporter des éléments de preuve complémentaires à un badge qu’il a déjà obtenu précédemment dans un autre contexte ; ou choisir de créer son propre badge s’il-elle estime que ce qu’il souhaite valoriser ne fait pas encore l’objet d’un badge au sein de l’écosystème. 



2 – Le sentiment de contrôle implique tous les acteurs du territoire. 

La reconnaissance doit être utile. L’identification des compétences, les badges numériques, sont des clés. Pour qu’ils soient utiles, il faut également (avant tout ?) construire les portes qui peuvent s’ouvrir grâce à ces clés. 

Les badges numériques permettent d’identifier les compétences, ou engagements, attendus pour accéder à une étape. Ils sont élaborés par exemple par les entreprises pour caractériser les attendus qui permettent d’accéder à un emploi, ou en amont à une période de stage.

Toute la difficulté consiste à inter-relier les badges produits par les organisations et les individus dans des objectifs différents. Tout comme les référentiels, les collections de badges sont des constructions sociales.

Il s’agit alors de mettre en place un système ouvert de confiance :

  • Chacun-e peut reconnaître et être reconnu-e. Nous sommes tous acteurs de notre parcours de reconnaissance, et nous devons tous à ce titre pouvoir contribuer à la construction de l’écosystème dans lequel nous évoluons. Le dispositif territorial doit permettre la participation de toutes et tous, avec la mise à disposition d’outils et de compétences.
  • Chacun-e s’engage à avoir une réflexion sur sa place au sein de l’écosystème : avant tout privilégier l’utilisation des badges existants – et donc partager ses badges pour que cela soit possible ; et s’il s’avère nécessaire de créer un nouveau badge, penser son intégration à l’écosystème existant. La création d’un nouveau badge va nécessairement être suivie de demandes d’endossement par les autres acteurs du territoire - c’est-à-dire une demande de reconnaissance du badge.



« Le costume de l’emploi »

Les acteurs du territoire ont imaginé un méta-badge attestant de la capacité du porteur à être mis en contact avec une entreprise sans que ne soit mis en difficulté ni le recruteur, ni l’intermédiaire qui a favorisé le contact, ni la personne elle-même. Pour le moment, 3 badges sont en cours de réalisation par le Conseil Départemental qui portent sur la présentation physique, les compétences relationnelles, la motivation.

1er point clé : le méta-badge est collectif. Il ne porte pas le nom ni le logo d’une organisation.

2ème point clé : le meta-badge est ouvert ; chacun est libre – y compris les publics visés – de proposer qu’un autre badge y soit intégré, voire à demander que soient renégocier les critères d’un badge existant.



3 – Les individus et les organisations du territoires ont à ce stade une représentation dynamique – en perpétuelle évolution – des compétences individuelles et des compétences stratégiques attendues, des parcours possibles pour atteindre un objectif avec, pour chacune des étapes, une caractérisation claire des pré-requis nécessaires.


Il s’agit maintenant pour eux de s’engager dans une direction, avec néanmoins la possibilité de changer de direction, faire demi-tour, « tester » différents chemins… Il s’agit bien ici de construire, comme le disent si bien Agnès Heidet et André Chauvet, « des conditions facilitantes pour que chaque personne accompagnée puisse se mettre en route vers ce qui compte pour elle, ici et maintenant »[5].


Vers un tiers-lieu de la reconnaissance

Nous souhaitons ouvrir à St Lô, en collaboration avec la Mission Locale, un lieu dédié à la reconnaissance. Ouvert à toutes et tous, accessible (horaires, démarches facilitantes), il proposera un accès aux outils que nous avons évoqués plus haut, et des personnes ressources à disposition des professionnels comme des publics visés, qui auront pour objectifs d’accompagner dans la compréhension et l’utilisation technique des outils et de l’écosystème, mais aussi dans le changement de posture permettant la mobilisation du pouvoir d’agir. Le changement de posture s’effectue essentiellement dans l’action, par la réalisation de projets collectifs qui impliquent toutes les parties prenantes.

Nous avons par exemple proposé aux conseillers et jeunes de la Mission Locale la co-construction d’un badge « Je gère mon identité numérique ». A cette occasion, chacun-e prend conscience de ses ressources et de celles des autres ; les représentations sont confrontées, discutées, pour arriver à un compromis sur les critères à prendre en compte pour affirmer avoir une telle compétence, et les éléments de preuve à apporter. La mise en place de cette coopération permet à chacun-e de développer compétences et sentiment de compétences, de reconnaître à l’autre des compétences et une capacité à agir, d’agir collectivement sur le dispositif d’accompagnement.


Notre vision du territoire

De nombreuses expériences visant à réconcilier économie, social et environnement sont centrées sur les territoires, et de nombreux articles et ouvrages présentent les territoires comme le lieu qui permet de faire face aux mutations, que nous avons évoquées en introduction, en ne laissant personne au bord du chemin.

Territoire intelligent, territoire apprenant, territoire reconnaissant, ce que nous cherchons à faire à St Lô s’inscrit indubitablement dans cette ligne. Le territoire est avant tout pour nous une communauté d’acteurs qui acceptent d’être liés les uns aux autres dans un système ouvert de confiance. Ouvert, il s’agit donc d’un système dynamique dans lequel les liens se font, se défont, se transforment en permanence.

C’est en cela que nous pensons que les badges numériques ne sont pas un outil de plus au service de nos dispositifs, mais qu’ils apportent des possibilités que nous n’avions pas auparavant : rendre visibles les ressources individuelles et collectives, les conditions d’accès à ces ressources, les liens existants entre ces ressources, et surtout permettre à chacun-e de contribuer à la construction collective de cette représentation.

Mais les badges numériques sont néanmoins des outils, et l’essentiel réside bien dans les usages que l’on va en faire, les règles que vont se fixer les acteurs de la communauté pour que cet usage soit effectivement ouvert, équitable, transparent.


Cela pose à ce stade la question de la gouvernance.

Nous défendrons deux principes :

  • Le mode de gouvernance implique bien entendu toutes les parties prenantes, et des moyens sont mobilisés pour faciliter la participation et l’implication de toutes et tous. L’objectif de cette gouvernance n’est pas de décider ce qui doit être fait, et chacun-e peut d’ailleurs poursuivre des objectifs différents, mais de s’assurer que les conditions soient réunies pour que chacun-e puisse faire, pour que chacun-e puisse entrer dans le système proposé, le comprendre, l’utiliser, le transformer. 

Nous partageons ici la vision de la coopération issue du rapport de l’Institut  des territoires coopératifs : il s’agit pour chacun-e « d’être coauteur d’une œuvre commune ». « Coopérer implique de développer une relation à l’autre bien différente de celle qui prévaut dans le modèle social dominant, à la fois par la relation d’égal à égal entre les co-auteurs et par le caractère de l’œuvre créée, considérée comme un bien commun. »[6].

  • La communauté des acteurs doit engager un processus d’apprentissage collectif basé sur l’expérimentation, la capitalisation et la diffusion des savoir-faire. À la façon du cycle d’apprentissage de Kolb, l’expérience concrète précède l’analyse, la conceptualisation, puis le transfert expérimental. C’est dans un même processus que la communauté, et chacun des acteurs qui la constitue, produit, analyse, apprend.

Nous mobiliserons à St Lô plusieurs partenaires pour nous accompagner dans l’analyse et la conceptualisation de ce que nous faisons : la Fédération Nationale des CIBC, sur la question des compétences, le CIRNEF de l’Université de Rouen, sur la question de la mobilisation des publics, l’association Reconnaître, sur la reconnaissance ouverte et les badges numériques, le COORACE sur la question de l’utilité sociale, le collectif KELVOA sur l’évolution des pratiques et de la posture professionnelles des accompagnateurs.


Comme le décrit Frédéric Huet[7], le territoire sera apprenant si nous parvenons à concilier trois niveaux : les acteurs, les agencements (qui doivent relever d’une dynamique de compromis), et le milieu (un espace délimité, réducteur d’incertitude). « Ces trois composantes agencent les interactions de l’apprenant avec son environnement d’apprentissage », et nous sommes toutes et tous à la fois acteurs, auteurs et apprenants.


Muriel MOUJEARD, Eden JEAN-MARIE



[1] Cette posture est largement décrite et plébiscitée dans les propositions du collectif Kelvoa, présidé par André Chauvet, Voir « Impacts des transformations du travail et des parcours sur l’accompagnement des personnes - Les propositions de KELVOA », 2017, https://www.kelvoa.com/wp-content/uploads/2019/05/KELVOA-Propositions-Accompagnement.pdf

[2] Voir notre article : https://www.echosciences-normandie.fr/articles/outiller-l-accompagnement-dialogique-pour-developper-un-reflexe-reflexif

[3] https://reconnaitre.openrecognition.org/,

[4] Voir notamment  « Réflexions sur la genèse des Open Badges, De la valorisation des apprentissages informels à celle des reconnaissances informelles — point de vue d’un praticien » Distances et Médiations des Savoirs, 20/2017 https://journals.openedition.org/dms/2043/

[5] « S’engager : y a qu’à faut qu’on ? », Agnès Heidet et André Chauvet, 2019, https://xoah.fr/wp-content/uploads/2019/03/Article-Engagement-Xoah-AChauvetconseil.pdf

[6] « Principes d’action de la coopération », Institut des territoires coopératifs, Anne et Patrick Beauvillard, 2018, p.18, https://www.caissedesdepots.fr/sites/default/files/medias/institut_cdc_pour_la_recherche/rapport_final_-_principes-daction-de-la-cooperation.pdf

[7] « Entre territoire et apprentissage, les dynamiques d'agencement », Frédéric Huet, Pergia Gkouskou Giannakou, Hugues Choplin et Charles Lenay, De Boeck Supérieur, Projectique, 2008/1, pp 55-67, https://www.cairn.info/revue-projectique-2008-1-page-55.htm