Odeurs en scène : Les matières invisibles
Publié par Guillaume Dupuy, le 9 juin 2026
Comment traduire une émotion, un souvenir ou l’identité d’un territoire à travers des molécules ? À l’université Le Havre Normandie, les scientifiques traquent l’invisible. En s’alliant au monde de la création artistique, la chimie des odeurs quitte les paillasses pour devenir un espace de médiation et d’innovation, là où la rigueur de la matière rencontre la subjectivité des sens.
Cet article est publié dans le cadre du Carnet de terrain
"Art, science & matière : Le dialogue en question(s)".
Ancrée au cœur de l'écosystème normand, l’Unité de recherche en chimie organique et macromoléculaire (URCOM) s'impose comme un laboratoire d'excellence dédié à la chimie verte et à la valorisation du vivant. C'est ici que Géraldine Savary exerce comme enseignante-chercheuse depuis plus de 15 ans. Spécialiste de l'analyse tactile et olfactive en lien avec les arômes, les parfums et les cosmétiques, son expertise se situe au carrefour exact entre la chimie des ingrédients, les propriétés de la matière et la perception humaine.
Animée par la volonté de relier l'objectivité moléculaire à la complexité du ressenti, elle a tout naturellement trouvé dans le dialogue avec les artistes un formidable vecteur de transmission. “Pour moi, c'est une passion”, confie la chercheuse. “Je ne vois pas trop la séparation entre mon métier et ma vie personnelle. Les odeurs, ça reste quelque chose de très important pour moi”.
LA RENCONTRE DE DEUX MONDES : DE LA PAILLASSE À LA SCÈNE
Cette curiosité naturelle a mené Géraldine Savary à ouvrir les portes de son laboratoire à des collaborations inédites avec le milieu artistique. Tout commence véritablement entre 2023 et 2024, lorsque ses étudiant·e·s du Master “Arômes, parfums et cosmétiques” (ARPAC) collaborent avec l’artiste plasticienne Hélène Souillard. L'idée ? Concevoir des ambiances olfactives intégrées à des œuvres d'art inspirées de produits alimentaires. “On s'est dit que ça pouvait être intéressant d'apporter l'odeur à ces expositions”, se rappelle-t-elle.
Le grand saut vers le spectacle vivant s'opère dans la foulée, de 2023 à 2025, lors d’une collaboration intense avec le metteur en scène Éric Arnal-Burtschy pour son spectacle immersif “Je suis une montagne”. Pour cette création, le public est invité à vivre une expérience sensorielle forte, plongé dans le noir les paupières fermées, porté par un univers sonore intense et immersif, des éclats de lumière et des variations lumineuses, suspendu au-dessus de la scène. “À un moment, il va y avoir une pluie qui va venir prolonger cette immersion”, explique Géraldine Savary. “Éric voulait mettre des odeurs dans ce spectacle, des odeurs de pluie, de terre, qui apportent aussi cette dimension sensorielle”.
Face à ce défi, la chercheuse réalise à quel point leurs métiers se ressemblent : “Quand on est chercheuse, on a aussi un petit peu cette créativité de pouvoir associer des molécules, de chercher une façon d'explorer ces projets. Travailler avec lui m'a fait me rendre compte de la proximité qu'on avait dans la création”. Cette passerelle se consolide au fil des ans : en 2024, elle collabore avec un chef cuisinier du Havre pour une soirée exceptionnelle où des parfums annoncent l’arrivée des plats. Puis en 2025, elle s’associe au Port Center du Havre et à Atmo Normandie pour l’exposition “Les odeurs capitales”, consistant à enfermer l'identité de la cité océane dans de petites capsules olfactives.
DOMPTER LA MATIÈRE INVISIBLE : LA SCIENCES DES MOLÉCULES ODORANTES
Derrière la poésie d'un parfum se cache une réalité physique complexe. Pour le grand public, une odeur est souvent abstraite ou magique. Pour le chimiste, c'est une matière gazeuse bien réelle, bien que totalement invisible, constituée de centaines de molécules chimiques qui flottent et s'entremêlent dans l'air. “Je pense qu'Éric ne pensait pas que c'était si complexe”, s'amuse la chercheuse. “Ce sont des centaines et des centaines de molécules”.
Lorsqu'un artiste entre à l'URCOM, il se confronte donc à des lois physiques strictes. “Nous sommes des chimistes, nous apportons un aspect très technique : quelles molécules, comment les associer, comment elles interagissent, comment elles se libèrent dans le temps, comment elles vont interagir avec la peau... Nous ne sommes pas dans la création pure, nous sommes très techniques et soumis à des contraintes chimiques et réglementaires”.
Pour recréer l'odeur de la plage du Havre, du port de pêche ou de la réserve de l'estuaire pour l'exposition “Les odeurs capitales”, la méthode est rigoureusement scientifique : les chercheur·se·s se rendent sur place pour effectuer un prélèvement gazeux, c’est-à-dire capturer l'air ambiant. Cet échantillon est ensuite analysé en laboratoire pour identifier précisément les molécules chimiques qui le composent. “Ensuite, comme nous disposons de centaines de molécules au laboratoire, on peut reproduire cette odeur. Ça nécessite des ajustements, ce n'est pas si simple, pour arriver à une bonne représentativité”.
Le défi technique se corse au moment de diffuser ces matières invisibles. Dans une salle de spectacle, il faut composer avec les courants d'air et le volume du lieu. “Il y a un effet de seuil à respecter, il ne faut pas que ça sente trop sur les habits”, précise Géraldine Savary. En exposition, le problème s'inverse : le parfum doit tenir le coup dans la durée. “L'odeur est dans l'air, elle se libère et s'évapore, donc elle est de moins en moins présente sur son support. Souvent, les artistes ne voient pas ce côté technique, ils sont sur l'émotion. Pourtant, l'odeur évolue dans le temps car les molécules ne s'évaporent pas toutes à la même vitesse”. Pour que les premiers comme les derniers visiteur·se·s de la journée sentent la même chose, les chimistes doivent donc minutieusement contrôler cette vitesse d'évaporation sur les galets ou les papiers imprégnés.
OBJECTIVER LE SUBJECTIF : L’IMPACT SUR LES PUBLICS ET LA RECHERCHE
L’un des plus grands obstacles de ce dialogue réside dans le langage. “Les chimistes ont besoin d'avoir un langage qui soit vraiment objectif”, explique Géraldine Savary. “Si on me demande de réduire une nuisance odorante, il faut que je mette en place une méthode analytique et que je forme des personnes capables de décrire l'odeur avec les mêmes mots et les mêmes intensités”. Les artistes, à l'inverse, recherchent la subjectivité et la liberté des mots.
Cette confrontation est apparue très concrètement lorsque le metteur en scène lui a demandé une “odeur de pluie” : “Pour moi, c'était une odeur végétale, la nature et la terre qui remontent sous l'eau. Je lui faisais sentir mes essais et il me disait : "Mais non, ce n'est pas ça !". J'ai fini par comprendre que son odeur de pluie, c'était celle du bitume chaud de la ville juste avant l'orage”. Il n'y a pas une seule odeur de pluie, chacun·e s'imagine la sienne. Trouver le point de rencontre demande du temps et beaucoup de discussions.
Cette hybridation transforme profondément la formation des étudiant·e·s du Master ARPAC. En travaillant avec des créateurs et des créatrices, elles et ils découvrent la finalité de leur futur métier. “Les étudiant·e·s ont envie de créer, de faire un parfum qui soit une émotion. Ces projets leur montrent l'interaction entre le domaine de la création visuelle, du flacon, et derrière, les chimistes qui créent le produit en répondant à des critères rigoureux”.
Enfin, ces collaborations s'avèrent être un formidable outil de partage des sciences avec les citoyen·ne·s. Lors des ateliers participatifs imaginés avec Éric Arnal-Burtschy, le public est invité à associer des molécules isolées pour traduire une idée ou une émotion personnelle. En rendant la chimie concrète et sensible, ces projets désamorcent les appréhensions. Ils permettent d'ouvrir le dialogue sur des sujets plus sensibles, comme la pollution de l'air ou les odeurs industrielles de la région. “Quand on parle de l'invisible et des nuisances qui gênent les riverain·e·s près d'une usine, les chercheur·se·s deviennent des médiateurs et des médiatrices important·e·s”, conclut Géraldine Savary. “Notre rôle, c'est d'apporter de l'objectivité, une démarche scientifique prouvée par des expériences, afin de faciliter la discussion entre la société et les industriels”.
Crédits : Université Le Havre Normandie (R).
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