Scientifiques + Artistes : Le pari inattendu de l'université du Havre
Publié par Guillaume Dupuy, le 9 juin 2026
Et si les chercheur·se·s et les artistes avaient beaucoup plus à se dire qu'on ne le croit ? L'université Le Havre Normandie a décidé d'en faire le pari. En décembre 2025, elle crée une Direction “Culture, Art, Science” — une première en France. Muriel De Vrièse, Vice-présidente à l'origine du projet, et Alice Michonnet, qui en assure le pilotage, expliquent pourquoi ce rapprochement change tout : pour les publics, pour les scientifiques, et pour la science elle-même.
Cet article est publié dans le cadre du Carnet de terrain
"Art, science & matière : Le dialogue en question(s)".
C'est à l’occasion du 5ème Forum COGITO Normandie consacré au dialogue art-science que Muriel De Vrièse et Alice Michonnet ont accepté de s'arrêter sur la genèse et les ambitions de la toute nouvelle Direction “Culture, Art, Science” de l’université Le Havre Normandie.
Créée en décembre 2025, elle est née de la fusion de l'ancien service culturel de l'université avec l'équipe en charge des cultures scientifique, technique et industrielle (CSTI). Deux entités qui, dans la pratique, avaient déjà largement convergé. Elle constitue aujourd'hui un point d'entrée unique pour les partenaires du territoire, les artistes en quête de collaboration avec des chercheur·se·s et les scientifiques désireuses et désireux de s'engager dans des démarches de médiation originales.
TOUT S’EST ALIGNÉ AU MÊME MOMENT
Ce n'est pas une décision venue d'en haut. C'est une convergence. Muriel De Vrièse, Enseignante-chercheuse et ancienne Directrice du service culturel de l'université, le dit sans détour : “C'est vraiment un alignement des planètes”.
D'un côté, un territoire exceptionnellement riche. Le Havre, c'est Le Volcan — Scène nationale, le Port Center, Un été au Havre, le Muséum d'histoire naturelle, Le Phare — Centre chorégraphique national, le Musée d’art moderne André Malraux (MuMa) mais aussi Le Tetris — Scène de musiques actuelles (SMAC) et le Centre d'expressions musicales (CEM), le festival “Les Révélations” ou le réseau des bibliothèques. Autant d'acteurs culturels qui, depuis des années, cherchaient à travailler avec des chercheur·se·s mais sans porte d'entrée claire. “J'ai senti qu'il y avait une vraie envie des acteurs culturels de créer des liens avec les chercheurs et les chercheuses. Très clairement” explique Muriel De Vrièse. De l'autre, un contexte national qui pousse dans ce sens : la nouvelle convention-cadre “Campus, territoires de culture” intègre désormais explicitement les cultures scientifique, technique et industrielle. Ce n'est plus seulement l'art qu'on met à l'honneur, c'est aussi la science.
Et puis, il y a eu la manifestation “Sur les épaules des géants” organisée par la Ville du Havre et dont l’université a figuré dès le début parmi les membres fondateurs. Pendant plusieurs jours, des scientifiques viennent parler de leurs travaux aux habitant·e·s à travers des formats originaux “On est peut-être les seuls en France à faire cela. C'est assez inédit !”. L’inauguration du Campus polytechnique des territoires maritimes et portuaires en janvier 2025, avec son “hub” dédié à la création et à l'innovation est la dernière pièce du puzzle. Le moment est venu d'aller plus loin : “Il fallait une structure qui puisse porter tout ça de façon claire, nette et précise pour être un point d'entrée unique pour les partenaires du territoire”.
Une direction, pas un service. Le mot compte. C'est un signal politique fort : la rencontre entre l'art et la science est désormais l’un des axes stratégiques de l'université Le Havre Normandie.
CE QUE L’ART FAIT À LA SCIENCE
La vraie question, celle que pose le Forum COGITO Normandie 2026, c'est : Est-ce que le dialogue art-sciences change vraiment quelque chose ou est-ce juste “joli” ?
Alice Michonnet répond sans hésiter : “Ça change quelque chose de profond. Il y a cette question de l'approche sensible et aussi le résultat d'une rencontre de deux mondes qui, a priori, ne se fréquentent pas au quotidien”. Muriel De Vrièse complète : “Il y a un côté inattendu, on ne sait pas trop ce que ça va donner et il se passe forcément des choses qu'on n'avait pas prévues”.
La preuve par l'exemple : le projet mené par les équipes du Volcan et de l’Unité de recherche en chimie organique et macromoléculaire (URCOM) autour des odeurs. Au départ, il s’agit d’une collaboration pour créer des fragrances destinées au spectacle “Je suis une montagne” d’Éric Arnal-Burtschy et puis, quelque chose d'imprévu : un atelier où des groupes de 20 à 30 personnes mélangent des molécules pour tenter de reconstituer l'odeur d'un souvenir, d'une émotion. “On s'est retrouvés à se sentir hyper proches de personnes qu'on ne connaissait pas parce qu'on partageait des émotions, des souvenirs olfactifs”, explique la Vice-Présidente de l’université. “Cette rencontre-là, elle n'était pas prévue”.
L'atelier circule désormais dans plusieurs salles de spectacle. Un résultat qui donne des idées à des équipes issues d’autres domaines de la recherche tant dans le domaine des sciences et techniques que des sciences humaines et sociales. Le Groupe de recherche “Identités et culture” (GRIC) développe une nouvelle version de sa “Promenade littéraire” avec la Ville du Havre et la Région Normandie. Le MuMa explore l’idée de donner des odeurs à des tableaux. “Moi je reste vraiment convaincue qu'on peut le faire dans toutes les disciplines”, affirme Alice Michonnet. “Vraiment toutes”.
DES PUBLICS QUI SORTENT DE LEUR ZONE DE CONFORT
Autre effet, moins visible mais tout aussi important : ces projets font bouger les publics. Physiquement et symboliquement.
“Les gens sont très attachés à leur salle de spectacle, à leur musée. Ils ont leurs habitudes, leur périmètre géographique”. Quand Le Volcan et l'université collaborent, quelque chose se produit : des habitué·e·s de la Scène nationale poussent la porte de l'université pour la première fois. Des étudiant·e·s, des chercheur·se·s s'aventurent dans une salle de spectacle qu’elles ou qu'ils n'auraient peut-être pas franchie.
Alice Michonnet y voit quelque chose qui résonne au-delà de la simple question des publics : “Dans un contexte où l’on a vite fait d'étiqueter les choses, de les classer, de créer des chapelles — aller un peu à l'encontre de ça, c'est précieux. Ça demande de la souplesse, une forme d'humilité, d'écoute. Et ça, c'est aussi intéressant pour le public".
DES CHERCHEUR·SE·S SOUTENU·E·S
Ce que personne n'anticipait, c'est l'effet de ces collaborations sur les scientifiques. Au laboratoire de chimie, plusieurs chercheuses, après une première expérience, sont revenues puis d'autres ont suivi. “Elles ont vu ce qu'elles pouvaient apporter et ce que ça pouvait leur apporter. Il y a le côté créatif, très gratifiant. Il y a aussi un vrai intérêt en termes de pédagogie, de transmission”.
Il y a aussi une dimension plus structurelle. Les critères d'évaluation de la recherche évoluent : la médiation scientifique, longtemps facultative, devient un indicateur reconnu. “Nos métiers changent. Maintenant, on doit produire des résultats pour la société, au-delà de la science ouverte”, détaille Muriel De Vrièse. “Les projets art-science, c'est une façon de le faire qui est un peu différente”.
La Direction “Culture, Art, Science” est là pour accompagner ce mouvement. Identifier des partenaires, imaginer des formats, penser les publics : autant de choses chronophages pour un·e enseignant·e-chercheur·se. “Avoir des équipes qui prennent en charge le côté un peu lourd, ça facilite vraiment les choses. Et puis ça donne des idées aussi”.
UN PARI LANCÉ
La Direction n'a que quelques mois. Elle ne mesure pas encore tous ses effets sur la façon dont les jeunes perçoivent les carrières scientifiques, sur la façon dont les chercheur·se·s conçoivent leurs travaux à long terme. “On n'en est qu'au début”, rappelle Alice Michonnet. “On teste quelque chose”.
Mais une chose est déjà là : une porte ouverte, une légitimité affirmée et une conviction partagée. Que les artistes et les scientifiques ont plus en commun qu'il n'y paraît, que leurs publics ont envie de se retrouver et que, quand ces deux mondes se rencontrent vraiment : “Il se passe forcément des choses qu'on n'avait pas prévues”. C'est exactement là que ça devient intéressant.
Crédits : Université Le Havre Normandie (DR).
Pour prolonger votre exploration de la matière et découvrir les innovations qui façonnent notre région, plongez au cœur de notre grand dossier thématique "Chimie, matériaux et industries biosourcées". Un espace vivant qui rassemble nos derniers articles, les actualités des laboratoires et entreprises de Normandie, ainsi que les annonces et événements clés de la filière à ne pas manquer.
