Travailler la matière : Même démarche pour l'artiste et les scientifiques ?

Publié par Guillaume Dupuy, le 9 juin 2026

Quand une plasticienne adepte de la philosophie rencontre une chercheuse en sciences des matériaux, le courant passe immédiatement. Pourtant, faire collaborer l’art et la science au sein d’un même laboratoire ressemble parfois à un parcours du combattant. Entre préjugés tenaces, batailles de budgets et choc des vocabulaires, Sophie Moraine (artiste) et Ulrike Lüders (chercheuse en sciences des matériaux et directrice adjointe du laboratoire Crismat à Caen) partagent leur expérience d’un dialogue sans filtre, où l'invisible devient concret.

Cet article est publié dans le cadre du Carnet de terrain
"Art, science & matière : Le dialogue en question(s)".

Pour commencer, si on s'intéresse à la genèse de vos projets, qu'est-ce qui a déclenché cette envie de travailler ensemble ? Le matériau ou le défi de la rencontre ?

Sophie Moraine : Les deux ! Tout a commencé par une histoire d’obsession et de confinement. Comme beaucoup de monde, je me suis cherchée une occupation lorsque j’ai été contrainte de rester dans ma maison au printemps 2020 et j'ai acheté de la terre.. J'ai commencé à la travailler, à façonner de la céramique chez moi, puis dans un atelier d'artistes. Très vite, mon esprit curieux s'est embrasé devant ce matériau.

Ulrike Lüders : De mon côté, je suis chercheuse en sciences des matériaux. Quand nous nous sommes rencontrées lors d'une exposition de Sophie, nous avons immédiatement trouvé un terrain d'entente autour de la structure des cristaux, qui est au cœur de mes recherches de laboratoire.

Sophie, qu'est-ce qui vous a fascinée dans la céramique au point d'aller frapper à la porte d'un laboratoire ?

Sophie Moraine : Je me posais des questions très concrètes : c'est quoi cette matière ? Comment fonctionne la couleur qu'on applique sur la terre crue (l'engobe) ? Je me suis surtout passionnée pour la glaçure cristallisée, cette couche siliceuse qui rend la céramique imperméable et fait apparaître des motifs de cristaux à la cuisson. Quand j'ai su ce que faisait Ulrike au Laboratoire de cristallographie et sciences des matériaux (CRISMAT), je me suis dit : “C'est un signe, je ne la laisserai pas partir !”.

L'artiste plasticienne Sophie Moraine en compagnie de Wilifrid Prellier, Directeur du laboratoire de cristallographie et de sciences des matériaux de Caen (Crédits : Université de Caen Normandie, DR).

Ulrike, qu'est-ce qui guide le choix des chercheur·se·s face à la matière ?

Ulrike Lüders : En science des matériaux, le choix est guidé par le besoin de comprendre les mécanismes physiques cachés. Nous voulions savoir comment les atomes se lient entre eux et sur quels leviers appuyer pour qu'ils s'ordonnent. Quand Sophie est arrivée avec ses poteries, cela croisait nos recherches mais avec une dimension artistique.

Quel sens philosophique avez-vous donné à cette collaboration ?

Sophie Moraine : Cette résidence, menée en 2024, s'est appelée “Unitas Multiplex”, en référence aux travaux d'Edgar Morin. L'idée centrale est que chaque partie fait partie d'un tout. Au-delà du défi technique, l'objectif invisible était d'étudier notre rapport à l'altérité : comment un laboratoire accueille-t-il un élément étranger ?

Au-delà des intentions de départ, quand on se penche sur la manière de façonner concrètement cette matière, quel est le plus grand point commun dans votre travail ?

Sophie Moraine : C'est l'obsession ! C'est le grand point commun entre les artistes et les chercheur·se·s. Être ardu, passer des mois ou des années sur son travail pour arriver à son but. En recherche comme en art, ce n'est pas un défaut, c'est une qualité.

Ulrike Lüders : Je confirme, nous partageons cette même persistance. L'évolution de la thématique est identique pour nous deux : il faut maîtriser le sujet, l'adapter, l'optimiser, puis transférer le savoir à autre chose.

Pourtant, vos méthodes pour valider un résultat sont très différentes…

Sophie Moraine : C'est vrai. En travaillant au labo, j'ai appris qu'en science, il faut faire 10 fois la même manipulation. Si on obtient 10 fois le même résultat, c'est validé. C'est la méthode. L'artiste va essayer un truc au hasard, s'exclamer “Ah ouais, génial !” et s'en contenter sans aucun rapport à la reproductibilité.

Ulrike, la méthode de Sophie a-t-elle bousculé vos habitudes de physicienne ?

Ulrike Lüders : En tant que scientifiques, nous changeons un seul paramètre à la fois, très sagement. C'est parfois long et fastidieux. Sophie, elle, avance par "profusion". Elle fait plein d'échantillons avec des dizaines de paramètres différents en même temps, sans complexes, et regarde après ce qui marche.

Exemple de "Gigacristaux" créés dans le cadre de la résidence de recherche de Sophie Moraine au sein du CRISMAT (Crédits : Sophie Moraine, DR).

Cette liberté artistique a-t-elle une valeur en science des matériaux ?

Ulrike Lüders : Absolument ! Cette profusion ressemble beaucoup à l’utilisation de l'intelligence artificielle en sciences. L'ordinateur teste des milliers de combinaisons très vite pour trouver le paramètre optimal. Sophie fait la même chose, mais de façon naturelle. Cela permet d'explorer beaucoup plus rapidement des pistes très différentes puis de consolider les résultats avec une compréhension fine.

Sophie Moraine : Il faut dire qu'il y a une infinité de possibilités. L’émail que j'utilise comprend 10 éléments chimiques. Si on change le pourcentage d'un seul élément ou si on modifie l'épaisseur de l'émail, le résultat change du tout au tout. Il faut une sacrée dose d'expérimentation.

Quels résultats concrets avez-vous obtenus avec cette méthode ?

Sophie Moraine : On a réussi un petit exploit technique ! La cuisson des cristaux est très énergivore : d'ordinaire, on monte le grès à 1250°C et la porcelaine à 1300°C. En utilisant des matériaux recyclés normands, de la poudre de coquilles Saint-Jacques et d’huîtres, nous avons réussi à faire de gros cristaux à moins de 1200°C !

Ulrike Lüders : Pour le laboratoire, l'intérêt est de comprendre comment les atomes ont accepté de s'ordonner à plus basse température. Nous cherchons des applications concrètes, par exemple pour l'horlogerie de luxe qui utilise des émaux de cristaux sur des cadrans de montres ultra-fins.

Mais au fond, qu'avez-vous découvert sur le plan humain et professionnel en faisant dialoguer vos deux univers tout au long de cette expérience ?

Ulrike Lüders : En physique, on appelle cela un "modèle de perturbation" : vous avez un ensemble qui fonctionne bien et vous y injectez un élément perturbateur. Au début, certain·e·s ne comprenaient pas ou avaient peur qu'elle consomme trop de ressources et de temps de cuisson. Le soutien de notre directeur, Wilfrid Prellier, a été précieux pour lancer la démarche.

Sophie Moraine : Il y a des préjugés tenaces. Dans l'inconscient collectif, l'artiste est souvent vu comme un "branleur toujours en vacances". Alors que je suis parfois proche du burn-out, à me réveiller à 4 heures du matin pour noter des idées !

Pour la chercheuse et directrice adjointe du CRISMAT, Ulrike Lüders, scientifiques et artistes partagent la même persistance (Crédits : Ulrike Lüders, DR).

Comment avez-vous brisé la glace et fait tomber ces clichés ?

Ulrike Lüders : Nous avons exposé les œuvres de Sophie dans le hall du laboratoire pour préparer le terrain et elle a fait une présentation de son travail. L’équipe a découvert qu'elle avait une approche extrêmement conceptuelle. Cela a créé une base de reconnaissance mutuelle.

Sophie Moraine : Le vrai déclic s'est fait lors des ateliers pratiques que j'ai organisés pour créer une œuvre collective : le “Tableau de Mendeleïev” de l’exposition “Mémoires cristallisées”. Tout le monde au laboratoire (personnels administratifs, chercheur·se·s, doctorant·e·s, …) est venu fabriquer son propre carreau en céramique. Face à la matière, les vieilles hiérarchies académiques ont disparu car personne ne savait faire. C'était joyeux et très fédérateur.

Au-delà de la technique, avez-vous trouvé un terrain commun ?

Ulrike Lüders : C'était une affaire de vocabulaire. Nous nous sommes rendu compte que notre point commun fondamental, c'est l'invisible.

Sophie Moraine : Oui, mais nous mettons des réalités différentes derrière ce mot. Pour moi, l'invisible, c'est la mémoire, la pensée ou ce qui est enfoui sous la terre, ce que l’on ne voit plus voir à force de le voir ou bien ce que l’on ne veut pas voir consciemment.

Ulrike Lüders : Et pour nous, ce sont les atomes et les mécanismes physiques qu'on essaie de mettre en lumière. Une fois qu'on accepte ce décalage de définition, on s'aperçoit qu'on veut exactement la même chose.

Sophie, comment cette expérience nourrit-elle vos projets futurs ?

Sophie Moraine : Cela m’a permis de renouer avec l'archéologie, une discipline que j'ai étudiée au Louvre et mise de côté pendant 20 ans. Pour 2027, je prépare une grande exposition art et science autour de la mémoire cristallisée avec le Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (CRAHAM). Je vais récupérer des résidus de vieux matériaux gallo-romains que l'Inrap stocke. Je veux valoriser le travail des chercheur·se·s à travers l'art.

Ulrike Lüders : Et cette démarche nous intéresse aussi ! Pour abaisser l'énergie nécessaire à nos matériaux actuels, regarder comment faisaient les anciens est une excellente piste. C'est un superbe aller-retour entre passé et avenir.

Ce partage des savoirs pose aussi la question de la transmission : en quoi cette alliance entre l'art et la science transforme-t-elle votre rapport aux publics ?

Ulrike Lüders : C'est un outil d'une puissance incroyable ! D'ordinaire, lors des événements de culture scientifique comme la Fête de la Science, nous rencontrons un public déjà conquis. Les autres n'osent pas s'approcher parce qu'ils ont peur de ne rien comprendre.

Sophie Moraine : L'art contemporain a lui aussi son public d'initié·e·s, souvent très ciblé. Mais lorsqu'on croise les deux, on crée une sorte de troisième discipline, et donc un troisième public.

Tous les membres du CRISMAT ont collaboré avec Sophie Moraine pour créer une œuvre collective : le “Tableau de Mendeleïev” de l’exposition “Mémoires cristallisées” (Crédits : Sophie Moraine, DR).

Comment ce public réagit-il concrètement face à vos œuvres croisées ?

Ulrike Lüders : Devant les œuvres de Sophie, les gens sont d'abord attirés par la beauté visuelle. Ils oublient l'étiquette "Recherche". Elles et ils s'approchent parce que c'est beau, pour comprendre comment c'est fait, et c'est là que nous pouvons leur expliquer notre démarche scientifique. Cela fait tomber la peur de la science.

Sophie, vous défendez beaucoup la pluridisciplinarité auprès des jeunes. Pourquoi ?

Sophie Moraine : Parce que pour les enfants, tout se lie naturellement ! Je m'en rends compte en travaillant avec des élèves de primaire sur des projets de cabinets de curiosités : pour elles et eux, mélanger l'art et la science est d'une logique absolue. C'est le système scolaire qui, plus tard, cloisonne le cerveau dans des boîtes étanches. L'art permet de casser cette simplification pour enrichir la pensée.

En fin de compte, la curiosité reste le moteur universel de vos deux métiers. Si vous deviez convaincre un·e collègue scientifique ou un·e autre artiste de tenter l'aventure, que lui diriez-vous en une seule phrase ?

Sophie Moraine : Foncez, car ce frottement subtil nous force à apprendre la langue de l'autre pour multiplier les points de vue et enrichir notre propre imaginaire.

Ulrike Lüders : N'ayez pas peur de cette perturbation créative : c'est un levier puissant qui brise les silos académiques, crée un lien inédit entre les équipes du labo et bouscule nos certitudes pour rendre l'invisible concret.

Crédits : Sophie Moraine (DR).


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