Quitter le miroir des algorithmes : le défi d'une reconnexion à soi
Publié par Guillaume Dupuy, le 3 juillet 2026 1
Alors que le contenu de nos assiettes et les rouages des algorithmes s'imposent au cœur des débats sur l’alimentation, la recherche normande explore une dimension plus intime et profonde : celle de la santé mentale. Caroline Rouen-Mallet, enseignante-chercheuse à l'Université de Rouen Normandie, décrypte l’impact psychologique des écrans sur les adolescent·e·s. Pour elle, le vrai danger des algorithmes n'est pas seulement de nous montrer du gras ou du restrictif, c'est de forcer la jeunesse à se regarder en permanence à travers le filtre des autres.
Bonjour Caroline. Pour commencer, racontez-nous votre parcours. Qu’est-ce qui vous a menée vers les sciences de gestion et cette thématique de la jeunesse connectée ?
Mon parcours n'était pas tout à fait linéaire au départ ! Après une classe prépa, j’ai intégré une école de commerce, mais l'état d'esprit ne me correspondait pas. J'ai découvert le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche lors d'un échange universitaire à Montréal. Cette double casquette et cette liberté m'ont fascinée. Je suis revenue en France avec la ferme intention de suivre cette voie. J’ai fait un DEA à la Sorbonne où j'ai découvert qu'en sciences humaines, tout comme en sciences dures, on pouvait concevoir des instruments de mesure pour capter des phénomènes complexes : des attitudes, des comportements, des intentions, en empruntant à la psychologie et à la sociologie.
C'est là que tout a commencé. J'ai consacré ma thèse à la sensibilité des enfants vis-à-vis des marques pour comprendre leur fascination précoce. La population enfantine et adolescente est mon terrain de prédilection. Naturellement, avec l’essor technologique, mes recherches ont glissé vers les stratégies digitales et l'environnement numérique, des sujets sur lesquels je collabore très étroitement avec Pascale Ezan.
Justement, les réseaux sociaux n’occupaient pas la même place à vos débuts. Comment votre discipline s’est-elle adaptée à cette révolution numérique ?
Les jeunes sont les premier·e·s touché·e·s par le numérique, tant dans leur développement que dans la construction de leur identité. Pour nous, chercheur·se·s, cela a profondément transformé nos méthodes. Il a fallu adapter nos outils aux spécificités des plateformes, ce qui a donné naissance à la “netnographie” : une méthode d'observation des contenus numériques pour en extraire du sens et comprendre ce qui se joue en ligne.
Dans vos publications, vous parlez d’une “hyper-conscience de soi”. Au-delà du contenu des vidéos, le piège des algorithmes serait-il d'abord psychologique ?
Tout à fait. En discutant avec les médecins et psychologues qui font partie de notre consortium de recherche, nous avons fait un constat qui dépasse la simple question de la diététique. Le vrai danger des algorithmes n'est pas seulement de montrer du gras ou du restrictif à un·e jeune. Le poison est plus subtil : c'est le dispositif lui-même qui, par l'exposition continue au regard et aux performances des autres, enferme les adolescent·e·s dans une comparaison sociale permanente et obsessionnelle.
L'adolescence est par définition une période de quête identitaire complexe. Mais ce miroir numérique constant enlève toute légèreté et toute insouciance à cet âge. Les jeunes s'ancrent dans une hyper-conscience d’elles et d’eux-mêmes, se posant des questions obsédantes : Qui suis-je ? Est-ce que je suis comme elle ou lui ? Cela génère un stress, une insécurité et une crise profonde de l'estime de soi. Dès lors, l'alimentation cesse d’être un plaisir ou un moment de convivialité partagé, elle devient une variable d'ajustement technique pour correspondre au filtre de l'autre. On intellectualise tout : on compte les calories, on pèse les protéines en se demandant uniquement si notre corps est "performant" face aux standards du flux de données.
On s'est pourtant toujours comparés aux mannequins des magazines ou de la télévision par le passé. En quoi la fracture identitaire est-elle plus grande aujourd'hui ?
Nous faisons souvent cette comparaison avec notre propre adolescence. La différence majeure réside dans le fait que notre exposition était limitée dans le temps. On ouvrait un magazine, on le lisait et on le refermait. À la télévision, l'écran trônait au milieu du salon sous l'œil des parents. Aujourd'hui, les jeunes scrollent du matin au soir sans aucune pause, sans temps de flânerie, la tête basse. Le smartphone est devenu un “objet sacré”, individualisé, qui les aspire 24 heures sur 24. Les algorithmes font tout pour entretenir cette addiction et proposent systématiquement des contenus qui alimentent l'anxiété. Si un jeune mal dans sa peau fait une requête malheureuse, la machine va l'enfermer dans sa détresse. C'est cette surconsommation technologique qui déconnecte les adolescent·e·s du réel et fragilise leur équilibre psychologique.
Vos programmes de recherche analysent justement les coulisses de cette mécanique, notamment à travers les figures des influenceur·se·s fitness...
Oui, avec “Alimentation et fitness” (ALIMFIT), nous avons analysé les prises de parole de ces nouvelles stars du web, comme Tibo InShape ou Juju Fitcats. Historiquement positionné·e·s sur le sport, ce couple a glissé vers l'alimentation et s'improvisent désormais nutritionnistes 3.0 sans aucun diplôme, tout en développant un écosystème très marchand.
Leur succès repose sur une relation purement horizontale. Contrairement aux célébrités traditionnelles, les influenceur·se·s entretiennent une pseudo-proximité, utilisent un vocabulaire complice et partagent leurs propres failles — comme Juju Fitcats parlant de son combat passé contre l'anorexie. Cette mise en scène de la vulnérabilité crée une confiance aveugle. La rhétorique visuelle du “avant/après” agit alors comme une promesse d'ascension physique et sociale universelle. Le périmètre de leur influence devient infini car ils ne dictent plus seulement des exercices, ils dictent des modèles de vie.
Quelle est la parade ? Si la résilience ne passe pas uniquement par de meilleures recettes, comment le marketing social peut-il accompagner cette reconnexion à la santé mentale ?
La clé ne réside pas dans des injonctions de santé publique ou des discours moralisateurs que les jeunes rejettent, mais dans la co-création et l'éducation. Il faut concevoir des espaces avec elles et eux pour aiguiser leur esprit critique et les inciter à faire des pauses numériques salutaires. Nous avons organisé des ateliers de cuisine dans le cadre du projet "Manger avec les réseaux sociaux" (MEALS) où des étudiant·e·s retravaillaient des recettes très populaires d'Instagram aux côtés d'un chef. L'échange était formidable car, en faisant par elles et eux-mêmes, elles et ils se sont réapproprié·e·s le réel, discuté des ingrédients à la mode et découvert qu'on peut cuisiner avec plaisir, simplicité et un petit budget.
Mais au-delà de l'assiette, la clé de voûte de ce “piratage” des réseaux, c'est la santé mentale et l'accompagnement des parents. La technologie pure nous échappe, elle avance trop vite pour qu'on puisse la freiner. C'est sur l'usager·e, dès le plus jeune âge, qu'il faut agir. Il faut redonner confiance aux parents, souvent dépassés par l'outil, pour qu'elles et ils s'autorisent à guider leurs enfants plutôt que de les abandonner seuls face aux écrans.
La lueur d'espoir vient d'ailleurs de la nouvelle génération : mes étudiant·e·s de Master, qui ont baigné dedans, me confient qu'ils se montreront beaucoup plus stricts avec leurs propres enfants parce qu'ils estiment avoir été trop livrés à elles et eux-mêmes. Notre rôle de chercheur·se est d'accompagner ce rééquilibrage : cultiver l’esprit critique des enfants, restaurer le rôle de repère des parents et rappeler que le smartphone n’est qu'un outil au milieu d'une vie qui mérite d'être vécue hors-ligne.
Crédits : Spencer Davis (Pexels, Licence CC).
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