"Il faudrait qu'on écrive une thèse à 4" : Quand la recherche normande cartographie le destin alimentaire des jeunes
Publié par Guillaume Dupuy, le 3 juillet 2026 1
En réunissant face à face un enseignant-chercheur et trois doctorant·e·s de l'université du Havre Normandie, nous avons provoqué une rencontre inédite. De l'enfance à la vie étudiante, leurs travaux respectifs mis en miroir révèlent un constat saisissant : nos écrans façonnent une trajectoire alimentaire invisible où chaque tranche d'âge subit les conséquences de la précédente. En croisant leurs expertises sur YouTube, TikTok ou Instagram, ces quatre scientifiques dessinent le parcours connecté de la jeunesse face à l'assiette.
Sur le papier, ces quatre chercheur·e·s du laboratoire “Normandie, innovation, marché, entreprise et consommation” (NIMEC) semblent travailler de manière cloisonnée sur des publics-cibles bien distincts. Pourtant, l'interview croisée que nous leur avons proposée a fait s'assembler les pièces de leurs puzzles respectifs avec une fluidité déconcertante. Autour de notre micro, Ahmed Hmama observe les enfants face aux publicités, Madeleine Besancenot scrute les adolescent·e·s sur TikTok, Maxime David décrypte les lycéen·ne·s sur YouTube, tandis que Chaima Lajili analyse les étudiant·e·s sur Instagram.
En mettant en commun leurs observations, un déclic a eu lieu. Voyant les comportements des plus jeunes annoncer les dérives des plus grands, Ahmed Hmama a résumé cette complémentarité par une formule percutante qui est devenue le pivot de cet article: “Chacun de nous explique les conséquences de la génération d'avant... Il faudrait qu'on écrive une thèse à quatre”.
C'est cette utopie scientifique, née en direct durant notre entretien, que nous vous proposons d'explorer en déroulant le fil invisible de leur cohorte virtuelle.
DE L’ENFANCE AU COLLÈGE : DU MATRAQUAGE PUBLICITAIRE AU RÈGNE DU “PORN FOOD”
Au tout début de cette chaîne générationnelle, les comportements s'enracinent dès le plus jeune âge par une exposition précoce aux publicités. C'est le cœur des recherches menées par Ahmed Hmama auprès des enfants. En s'appuyant sur les travaux des années 70-80, il met en évidence un fait troublant : ces études montraient déjà que les enfants apprécient la publicité et sur-valorisent les produits qu'on leur présente. Or ce mécanisme n'a pas changé depuis ; seuls les supports ont évolué, de la télévision d'hier aux formats courts d'aujourd'hui. Ahmed Hmama souligne d'ailleurs cette continuité historique : “Qu'on regarde les publicités de la télévision de cette époque ou les formats courts actuels, l'exposition des enfants aux écrans produit les mêmes types d'effets sur leurs styles de vie, et notamment sur leurs habitudes alimentaires”. L'enfant grandit ainsi sous l'influence de techniques de persuasion publicitaire agressives, et tout l'enjeu de ses travaux est de réussir à rendre la végétalisation des repas attractive face au rouleau compresseur des géants de l'agroalimentaire.
"Qu'il s'agisse des publicités télévisées des années 70-80 ou des formats courts actuels, l'impact sur le style de vie des enfants est le même"
— Ahmed Hmama, Doctorant à l'université Le Havre Normandie.
Cette exposition précoce produit ses effets quelques années plus tard, à la fin du collège vers 13-14 ans, en se transformant en une quête de plaisir purement numérique. Madeleine Besancenot explore cette transition spécifique sur TikTok et constate que pour ces élèves de quatrième, la dimension saine ou durable de l'alimentation n'effleure même pas encore les esprits, l'éducation nutritionnelle reçue étant immédiatement balayée par l'effet de groupe. Qu'ils soient issus d'établissements privés ou de réseaux d'éducation prioritaire (REP+), les adolescents partagent à cet âge un plaisir alimentaire assez uniformisé. “Au collège, filles et garçons, quelle que soit leur origine sociale, sont tou·te·s uni·e·s derrière une même culture : celle du gras et du plaisir immédiat”, observe Madeleine Besancenot. Ils s'approprient massivement la culture du “Food Porn”, plébiscitant sur TikTok des images de plats visuels, gras et savoureux, ce qui leur sert bien souvent de bulle de liberté transgressive pour s'offrir un plaisir immédiat, loin des repas plus stricts ou riches en légumes imposés par la cantine ou les parents dans le cadre familial.
LE LYCÉE ET LA RUPTURE DU GENRE : LE PIÈGE DU MARKETING “HEALTHY” ET DE LA PERFORMANCE
Lorsque ces collégien·ne·s entrent au lycée, les habitudes insouciantes se heurtent à une nouvelle réalité : le corps devient un enjeu identitaire majeur, le regard des pairs bouscule définitivement l'autorité parentale et l'on commence à chercher des recettes sur les réseaux pour s'autonomiser en prévision du départ du domicile familial. Maxime David, enseignant-chercheur et ex-doctorant de Pascale Ezan, a cartographié cette étape cruciale à travers l'analyse de 86 vidéos YouTube de la tendance ultra-populaire “What I eat in a day” [Une journée dans mon assiette, ndlr]. Ses travaux mettent en lumière un clivage de genre particulièrement marqué, absent chez les plus jeunes, dans les représentations et les pratiques de l'alimentation saine.

D'un côté, le modèle féminin associe systématiquement l'alimentation à la minceur, au végétal et à la restriction. En faisant analyser les portions réelles de ces vidéos par une nutritionniste, Maxime David a découvert que huit vidéos sur dix sont en réalité hypocaloriques. Comme il l'explique lui-même : “Le marketing a réussi le tour de force d’effacer le mot "régime", devenu trop anxiogène, pour le remplacer par l’expression "manger healthy". Mais derrière ce terme valorisant, l’assiette de ces jeunes influenceuses cache une restriction calorique sévère et une incitation permanente à la consommation de compléments alimentaires”.
À l'inverse, chez les jeunes hommes, les influenceurs fitness dictent une logique de performance pure, axée sur la musculation, la prise de masse ou la sèche. L'alimentation y devient ultra-technique et calquée sur un modèle américain : “Chez les garçons, on est dans le calcul mathématique permanent. Les créateurs de contenus affichent et traquent de manière obsessionnelle chaque gramme de lipides, de glucides et de protéines”, précise Maxime David, décrivant une approche quasi-médicale totalement absente des vidéos féminines.
L’UNIVERSITÉ : LA PRÉCARITÉ, LA FRUSTRATION ET LE MIRAGE DE L’IA
En bout de chaîne, ces comportements standardisés et toxiques ancrés au lycée atteignent leur paroxysme à l'université, là où la solitude et les difficultés financières étudiantes s'accentuent. Chaima Lajili s'est spécialisée dans l'étude de l'alimentation connectée des étudiant·e·s précaires et observe une immense détresse psychologique liée aux réseaux sociaux. Face à l'échec de ces régimes virtuels qui ignorent la diversité des métabolismes individuels, une profonde frustration s'installe, menant parfois jusqu'à l'apparition de troubles du comportement alimentaire. Chaima Lajili note une vraie différence dans la verbalisation de cette souffrance : “Lors de nos entretiens qualitatifs, les étudiantes expriment très facilement leur détresse psychologique et leur culpabilité face à la nourriture. Les étudiants masculins, en revanche, s'enferment dans le silence, masquant leur frustration derrière le mythe de la discipline de fer, alors qu'ils souffrent tout autant de l'idéalisation des corps sur Instagram”.
“Les étudiantes expriment très facilement leur détresse psychologique et leur culpabilité face à la nourriture. Les étudiants , en revanche, s'enferment dans le silence alors qu'ils souffrent tout autant de l'idéalisation des corps sur Instagram”
— Chaima Lajili, Doctorante à l'université Le Havre Normandie.
Les données de Chaima Lajili révèlent également deux paradoxes comportementaux majeurs chez les étudiant·e·s qui croisent de manière frappante les alertes des autres chercheur·se·s de l'université du Havre. Le premier est le déni de l'influence : interrogé·e·s par centaines, les étudiant·e·s affirment volontiers que les réseaux ont un impact sur les gens mais jurent que sur eux-mêmes, cela n'a aucun effet. “Elles et ils consomment les publications de manière passive en se croyant totalement immunisé·e·s”, s'alarme la chercheuse. Le second paradoxe réside dans l'obsession des applications nutritionnelles et le recours à l'IA. L'utilisation d'applications de comptage de calories détruit l'alimentation intuitive et génère une frustration immédiate dès que le budget calorique fixé est dépassé. Pour fuir ce stress ou par manque d'idées, les étudiant·e·s se tournent désormais vers ChatGPT, certain·e·s allant jusqu'à prendre leur frigo en photo pour obtenir une recette. Chaima Lajili alerte sur cet outil à double tranchant : “L'IA générative est une bulle d'enfermement redoutable. Contrairement aux réseaux sociaux où un algorithme peut parfois bousculer vos habitudes en vous montrant un contenu différent, ChatGPT va abonder à 100 % dans votre sens. Si vous êtes dans une dérive orthorexique ou restrictive, la machine va valider et valider encore vos obsessions sans jamais poser de garde-fous”.
PIRATER LES ALGORITHMES POUR SAUVER L’ASSIETTE
Bien que notre échange ait révélé que leurs recherches avancent pour le moment en parallèle plutôt qu'en commun, ces quatre membres du NIMEC partagent une même conviction : face à cette mécanique bien huilée, il est urgent de développer la littératie médiatique critique des jeunes afin de leur apprendre à individualiser leur consommation plutôt que de suivre des standards restrictifs. Pour l'ensemble de ces scientifiques, la solution ne viendra pas de longs discours institutionnels, descendants et abstraits, mais d'une ré-appropriation immédiate des codes de la culture web par les acteurs de la santé publique.
Ils évoquent ainsi la campagne menée par le programme national “Manger Bouger” en partenariat avec le YouTubeur Squeezie. “En proposant des recettes de pâtes simples, accessibles et teintées d'humour, cette campagne a su pirater les codes de l'influence positive”, résume l'équipe de chercheur·se·s. Ce contenu a généré un taux d'engagement massif et poussé de nombreuses et nombreux jeunes à s'abonner aux comptes de Santé publique. C'est la preuve définitive que si la science et les institutions s'allient aux nouveaux codes de communication des influenceur·se·s, elles peuvent réussir à optimiser leurs messages, à réenchanter l'assiette et à protéger efficacement toute une génération, ouvrant la voie à cette fameuse “thèse à quatre” portée par l'université du Havre qui n'attend plus que d'être écrite.
Crédits : Tasye 24 (Wikimedia, Licence CC).
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